Articles

Vivre le Sutra du Lotus

par

Ruben L. F. Habito

 

La fleur de lotus, qui fleurit dans les eaux boueuses, a été prise comme un symbole du Bouddha, un être éveillé au milieu de ce monde de souffrances. Cette image est commune dans différentes traditions bouddhistes. Il y a cependant un courant particulier qui revendique le lotus pour emblème de manière déterminante.

Le texte canonique dont s'inspire ce courant, que nous appelons bouddhisme du Lotus, s’intitule Sutra de la Fleur Lotus du Dharma merveilleux (Saddharmapundarika Sutra), abrégé en Sutra du Lotus. Ce texte était l'un des nombreux écrits scripturaux (sutra) composés pendant la première phase du développement du Mahayana en Inde. Traduit en chinois, il s’est répandu principalement en Asie du Sud-Est et a été considéré par des adhérents bouddhistes comme le sutra qui contient la quintessence de l'enseignement de Shakyamuni supérieur à tous les autres textes. A travers les siècles, il a fait l'objet de nombreux commentaires, devenant source d'inspiration pour divers mouvements dans les domaines religieux, culturels, sociaux et politiques. Le Sutra du Lotus est également considéré comme l'un des quatre livres religieux les plus influents dans le monde, avec le Nouveau Testament, le Coran et la Bhagavat Gita.

Il est intéressant de noter que, malgré l'importance historique et le modernisme de cette forme de croyances, ainsi que des ses mises en de pratique, le bouddhisme du Lotus n'a pas reçu jusqu'à présent dans les témoignages sur la tradition bouddhique en langues occidentales l'attention qu'il mérite, par comparaison avec l’attention accordée à d'autres courants. Ce chapitre est une tentative pour combler cette lacune.

Le Sutra du Lotus et son message spirituel

"Le Sutra du Lotus dispense son message spirituel non seulement par des moyens didactiques et rationnels, mais aussi, plus efficacement, sous forme de paraboles et de récits que les auditeurs et les lecteurs peuvent facilement saisir et auxquels ils peuvent s’identifier. L'une des plus connues est la parabole de la maison en feu, qui apparaît dans le chapitre III du Sutra.

Imaginez un maître de maison qui possède une vaste demeure,
Qui est fort ancienne et de plus délabrée,
Avec de hautes salles branlantes et des colonnes vermoulues,
[…]
Cette bâtisse délabrée appartient à un homme.
Qui s’était absenté à proximité il y a peu de temps
Alors, en la résidence, brusquement éclata un incendie;
Tous les côtés en même temps furent  embrasés par les flammes.
[…]
A ce moment, le maître de maison,
Qui se tenait au-dehors, entend quelqu'un dire :
"Tes fils sont tout à l'heure, pour se divertir,
Entrés dans cette demeure et dans leur ignorance infantile
Ils sont plongés dans leurs amusements."

Le maître de la maison de la parabole représente le Bouddha, ses enfants sont les êtres sensitifs qui habitent cette terre, décrits comme prisonniers d’une vieille maison sur le point de s'effondrer et en proie aux flammes. Mais attachés à leurs jeux puérils, les enfants ne sont pas conscients du danger qui les guette, tout comme nous, êtres humains, sommes pris dans cette vie par nos préoccupations égocentriques. Nous ne réalisons pas alors que nous poursuivons nos distractions insensées, que nous sommes enveloppés par les flammes de nos passions délirantes et perdons nos vies précieuses.

A ces mots, le maître de maison,
Alarmé, pénètre dans la maison en feu,
Prêt à les sauver, et les empêcher de brûler
[…]
Les enfants ne se rendent compte de rien,
Même s'ils entendent les avertissements du père,
Ils restent plongés dans leurs délices et continuent à se divertir.

Le père, dans sa sagesse, use donc de moyens habiles (hoben) pour faire sortir ses enfants de la maison en feu. Il leur annonce qu'il a préparé trois sortes de chariots à l'extérieur, un chariot tiré par un mouton, un autre tiré par un cerf et un troisième tiré par du bœuf. Il les invite à venir chercher ces chariots et de s’en servir. Ils courent alors tous pour voir et prendre les chariots promis par leur père. En sortant, ils constatent qu’il n’y a pas de chariots promis, mais seulement un magnifique chariot avec toutes sortes de décorations, tiré par un grand bœuf blanc. Les enfants montent dedans avec surprise et joie.

Je te le déclare, Shariputra,
Ainsi en va-t-il de moi,
Le plus vénérable entre tous les sages,
Et qui suis le père du monde;
Tous les êtres vivants sont mes enfants,
Ils sont profondément attachés aux plaisirs du monde,
Et dépourvus de pensée de sagesse.
[…]
Mais en ce moment, ce triple monde
Est mon domaine
Les êtres qui s’y trouvent sont tous mes enfants.
Or cet endroit abonde en périls;
Il n'y a que moi seul
Qui puisse les en sauver,
[…]
Aussi, par des moyens habiles (hoben),
Je leur prêche les trois véhicules,
Pour permettre aux êtres
De se rendre compte de la douleur du triple monde
Et je révèle et expose la Voie
Qui libère de ce monde.

En plus de la maison en feu, deux autres paraboles décrivent la relation du Bouddha avec les êtres vivants comme celle d’un père avec ses propres enfants : la parabole du fils pauvre au chapitre IV, souvent comparée à l'histoire du fils prodigue de l'Évangile selon St. Luc (Lc 15,11-31), et la parabole du médecin habile au chapitre XVI, qui illustre l'enseignement sur la durée de vie incommensurable du Tathagata.

On peut aussi se référer à la pluie du chapitre V, où le Bouddha est comparé à un nuage qui déverse indifféremment l'humidité vivifiante sur les plantes, les arbustes et les arbres, les nourrissant en fonction de leurs différentes capacités d'absorption. Il y a aussi le récit sur une "cité illusoire" créée par enchantement pour encourager à persévérer dans leur cheminement des pèlerins fatigués et accablés (chapitre VII), et un joyau caché qu'un bon ami, représentant le Bouddha, avait cousu dans le vêtement d'un nécessiteux pour lui assurer des ressources dans son périple (chapitre VIII).

Ces paraboles et comparaisons véhiculent les thèmes clés qui constituent le message de base du Sutra du Lotus.

Tout d'abord, le Bouddha est présenté comme le père de tous les êtres sur Terre. Il a dépassé ce monde de souffrances, mais continue d'y être présent. Le Bouddha est décrit comme ayant atteint l'Éveil il y a d’innombrables siècles, mais se manifeste de diverses manières dans ce bas monde. Le Shakyamuni historique est une manifestation terrestre de ce Tathagata dont la durée de vie est incalculable et qui, par sa vie et son enseignement, montre aux êtres vivants le chemin de la délivrance du cycle de la naissance et de la mort. Le Bouddha, empli de compassion envers tous les êtres sensitifs, emploie toutes sortes de moyens habiles (hoben) pour les libérer de leur état misérable.

Corollaire de ce premier point : tous les êtres sensitifs sont considérés comme des enfants du Bouddha. Cette notion, en conjonction avec le message du Sutra du Lotus du Véhicule Unique, est devenue plus tard la base d'un enseignement central dans le bouddhisme d'Asie du Sud-Est : la nature de bouddha est inhérente à tous les êtres vivants.

Deuxièmement, il n’y a qu’un Véhicule prêché par le Bouddha pour la libération ultime de tous les êtres. L'accent est mis ici sur le fait que les trois véhicules traditionnels vers la libération - auditeurs-shravakas (ceux qui écoutent la voix du Shakyamuni historique), les pratyekabuddhas (les Éveillés solitaires) et les bodhisattvas - sont des stratagèmes (hoben) utilisés par le Bouddha pour répondre aux différents besoins des êtres et qui sont finalement inclus dans le Véhicule unique. Cette notion d'un seul Véhicule sur laquelle repose la doctrine du salut universel et tout-inclusif, est la marque caractéristique du Sutra du Lotus. C'est le salut qui n’exclut aucune être et s'étend même à ceux qui ont commis des actions exécrables. Et c'est particulièrement explicité dans un chapitre (XII) décrivant les actes de Devadatta, un cousin du Bouddha qui avait comploté sa mort.

Une troisième notion clé dans l'enseignement du Lotus est celle de bodhisattva. Le Sutra du Lotus présente le Bouddha comme continuant à manifester sa compassion dans notre monde terrestre à travers l'œuvre d'innombrables êtres destinés à l'Éveil  suprême, enfants du Bouddha appelés bodhisattvas qui effectuent ici-bas une oeuvre altruiste. Ils sont prêts à supporter toutes sortes de difficultés, de souffrances et de persécutions, avec le seul but d'enseigner aux hommes la voie de l'Éveil. Et pour cela le moyen le plus efficace est la propagation de l’enseignement du Sutra du Lotus lui-même. C'est la Voie du bodhisattva - le chemin menant à l'Éveil, défini comme une vie consacrée au bien-être et à la libération des autres, et à la transformation de ce monde terrestre en terre de Bouddha, par l'enseignement du Lotus.

Quatrièmement, ce sutra porte le message spirituel du Mahayana un peu plus loin, en exposant et en légitimant une forme de pratique qui a été qualifiée de ''culte du livre''. Pour faire court, recevoir et garder dans son esprit le Sutra du Lotus, dans une attitude de dévotion et de foi, est considéré comme l’essence-même de cet enseignement.

« Si des fils et des filles de foi sincère (kulaputra) reçoivent, gardent, lisent, récitent, expliquent et recopient ne serait-ce qu'un verset du Sutra du Lotus du Dharma Merveilleux et font aux volumes du Sutra toutes sortes d'offrandes de fleurs, encens, colliers, poudres, onguents, fumigations, dais de soie, bannières, vêtements, musique, ou joignent les paumes en vénération, de telles gens seront regardés avec respect par l'ensemble des mondes, on leur fera l’hommage des offrandes dues à l'Ainsi-Venu. » (chapitre X)

Dans l'histoire du bouddhisme, le Sutra du Lotus occupe une place à part à cause de cette doctrine autoréférentielle, qui, en transmettant l'enseignement libérateur du Bouddha, se présente comme un objet de vénération et de dévotion. Cette doctrine est un élément-clé du fait de l’accent sur la vénération sans faille du Sutra du Lotus et de la propagation active des ses enseignements. Nichiren s’y est consacré en l'acceptant comme mission de sa vie. De nos jours, cette mission est poursuivie par les partisans du bouddhisme du Lotus.

Les pratiques dévotionnelles envers le texte-même du Sutra du Lotus, (sans exclure d'autres sutras), incluent non seulement la lecture pour comprendre son message, sa mémorisation et son approfondissement, mais aussi des actes physiques comme copier, réciter et exposer le Sutra aux autres. Ces actes sont considérés comme méritoires et conduisant le pratiquant à l’Éveil. La dévotion au texte-même du Sutra du Lotus a engendré diverses formes d'expression artistique et littéraire qui fait partie de l'héritage du bouddhisme du Lotus.

Enseignement du Lotus et sa pratique en Chine

Le Sutra du Lotus aurait été traduit en Chine au moins six fois, la première datant d’environ le IIème siècle de notre ère. La plus populaire et la plus influente de ces traductions est celle de Kumarajiva, en 406. Cette traduction a été la base de la propagation et de la systématisation de la doctrine bouddhique qui plaçait au centre le Sutra du Lotus en tant que quintessence de l’enseignement, principalement grâce au travail des maîtres du Tiantai, une école de philosophie bouddhiste, dont le plus marquant fut Zhiyi (538-597).

Zhiyi a fait une synthèse de la doctrine bouddhiste, basée sur un passage du deuxième chapitre du Sutra du Lotus, qui énonce la ''vérité ultime de toutes chose'' (shoho jisso), manifestée dans dix aspects de l’ainsité (nyoze). Il aboutit à une vision globale de la vacuité, spécifique du Mahayana, qu’il exprime comme étant une ''triple vérité'' (santai) vécue dans la pratique contemplative : la vérité de la non-substantialité (kutai), la vérité de l'existence provisoire (ketai) et la vérité du Milieu (chutai).

« La réalité non-duelle est appelée Milieu (chu) […] C'est la perception non-illusionnée de tous les bouddhas et bodhisattvas [...] Elle est donc appelée vérité suprême de la Voie du Milieu (chudo). On l'appelle aussi vérité de la réalité, ou vacuité, ou nature de bouddha (bodaishin), ou monde du Dharma, ou ainsité (nyoze) ou matrice du Tathagata (Nyorai). » (réf.)

Voir l'univers entier dans sa non-substantialité en un seul moment d'expérience (ichinen), c’est réaliser l’Éveil parfait sans supérieur (anuttara sanbodai). Pour y parvenir Zhiyi propose un ensemble de pratiques contemplatives. Pour lui, l’accomplissement bouddhique réside non seulement dans une théorie profonde et globale qu'il a élaborée pour comprendre la réalité fondée sur l'expérience de l'Éveil, mais aussi en praxis dont il propose les lignes directrices concrètes pour la réalisation de l'Éveil suprême et son actualisation dans la vie quotidienne.

Croyances populaires et pratiques entourant le Sutra du Lotus

Le Sutra du Lotus a été véhiculé en Asie du Sud-Est en tant qu’objet de vénération qui était censé donner aux adeptes le pouvoir spirituel et différents mérites (bienfaits – kudokus). Une des manifestations significatives de la piété qui s’était emparé de l'imagination populaire en Chine - et dans toute l'Asie du Sud-Est - était la dévotion à  Kuan-yin (Avalokiteshvara), bodhisattva dont les attributs et les pouvoirs d'intercession sont décrits au chapitre XXV du Sutra du Lotus. Cette pratique dévotionnelle fut la source d’une étonnante énergie et de créativité, et a laissé sa marque dans de nombreuses formes d'expression religieuse, artistique et littéraire, à travers les siècles jusqu'à nos jours.

Les mérites obtenus par la copie du Sutra du Lotus, ainsi que de sa récitation et d'autres formes de vénération, telles qu’elles sont proclamées dans le texte-même, sont devenus des notions largement acceptées et ont inspiré des rites et des cérémonies consacrés à cet objectif. Ces derniers pouvaient être assez spécifiques, tels que la protection contre le mal, la guérison d’une maladie, l'obtention de différents avantages mondains, ainsi que l'éradication du mauvais karma d’un défunt, afin de lui assurer une renaissance heureuse dans l'au-delà. Le Prince Shotoku (574-622) du Japon aurait ainsi copié le Sutra du Lotus pour la guérison de sa tante, l'impératrice Gensho qui avait abdiqué en sa faveur.

L'influence du Sutra du Lotus n'était nullement limitée aux classes dirigeantes. Une série d'anecdotes, impliquant des gens de toutes les classes de la société et destinée à inspirer la dévotion fut composée vers le VIIIe siècle par un moine nommé Kyokai, sous le titre  Histoires miraculeuses du Japon (Nihon Ryoiki). Elle mentionne fréquemment le Sutra du Lotus dont la récitation zélée -  y compris l'invocation de son titre seul - était un moyen efficace pour accumuler des mérites pour soi-même et pour d'autres, aussi bien que pour éliminer le mauvais karma.

Un onzième recueil destinée à exalter les vertus et les mérites des pratiques relatives au Sutra du Lotus, appelées Histoires miraculeuses du Sutra du Lotus (Hokke-genki), comprend des récits de religieux et de laïcs, hommes et femmes, qui ont reçu des bienfaits extraordinaires grâce à leur dévotion au Sutra du Lotus. D’autres histoires de ce recueil relatent différents types d'avantages mondains, ainsi que le bienfait de la renaissance dans la Terre Pure du Bouddha Amida grâce à la récitation du Sutra du Lotus. Toutes ces histoires montrent clairement que dans l'esprit de la population, il n'y avait pas de distinction nette entre la foi dans la Terre Pure et la dévotion au Sutra du Lotus. La rupture entre les deux formes de pratique de dévotion s’est produite au XIIIe siècle avec l'arrivée sur scène de Nichiren (1222-1282).

Nichiren, l’Envoyé du Lotus

Nichiren est entré au temple Kiyosumidera, proche de son lieu de naissance sur  la côte orientale du Japon alors qu'il avait douze ans. C'est là qu'il fut ordonné, à l'âge de seize ans. Dans nombre d'écrits de ses dernières années, il raconte comment il était « motivé par une conscience de l'impermanence de la vie et un désir d'échapper au cycle des naissances/morts cherchant ce qui parmi les nombreux sutras et les écoles rivales, représentait la véritable intention du Bouddha et qui lui permettrait de lever ses doutes» (réf.) au sujet de certains événements historiques et politiques qui étaient en contradiction avec les enseignements bouddhiques. Il a poursuivit ses études dans divers centres bouddhistes de l'époque, y compris ceux de Kamakura, siège du gouvernement militaire (shogunat) et dans les temples les plus importants patronnés par le gouvernement, dont ceux du Mont Koya, centre du bouddhisme ésotérique fondé par Kukai au IXe siècle, et également au Mont Hiei, centre de l'enseignement et de la pratique Tendai.

À l'âge de trente-deux ans, il revient à Kiyomizudera et annonce publiquement la conclusion à laquelle il avait abouti au cours de ses nombreuses années d'études. Il proclame la suprématie du Sutra du Lotus sur tous les autres écrits et dénonce la pratique de la Terre Pure comme une voie erronée qui conduirait ceux qui la suivent en enfer. À cette époque, psalmodier le nom d'Amida était devenu une expression de dévotion fort répandue, car beaucoup étaient las de l’existence terrestre, du fait de l'agitation sociale et de l'insécurité, et cherchaient une issue par la renaissance dans une Terre Pure dans l'au-delà.

La critique virulente de Nichiren d’une pratique populaire soutenue par les dirigeants locaux lui a rendu impossible tout séjour au temple, puis les circonstances l'ont amené à s’établir à Kamakura, où il a continué à propager l'enseignement du Sutra du Lotus, et a préconisé la pratique de daimoku, la récitation mantraïque de son titre (Namu-Myoho-Renge-Kyo) comme expression de sa dévotion. C'est à Kamakura qu'il a présenté à l'autorité dirigeante un traité intitulé Établissement de la paix dans le pays par l'enseignement correct (Rissho ankoku-ron), qui s'ouvre avec l'observation suivante:

« Depuis quelques années, il se produit des perturbations inhabituelles dans les cieux et d'étranges événements sur terre, la famine et les épidémies sévissent à travers tout le pays et se répandent partout. Bœufs et chevaux gisent morts au bord des chemins, les squelettes humains s'entassent sur les routes. Plus de la moitié de la population a déjà été emportée par la mort, et pas une seule famille n'est épargnée par le malheur. » (réf.)

Le traité expose ensuite les causes religieuses des souffrances et de la désintégration du tissu social qui étaient le lot de l'expérience commune de l'époque, et recommande la déclaration du Sutra du Lotus comme enseignement officiel, pour trouver une solution aux problèmes de ce monde. Ce texte énonce  également des critiques sévères à l’encontre de Honen qui induit les gens en erreur en les poussant à adopter des pratiques religieuses "erronées" qui, selon Nichiren, sont à l'origine de la situation catastrophique. En bref, l'accent unique sur la dévotion au Bouddha Amida préconisée par l’École Jodo équivaut à une  calomnie contre le vrai parent de ce royaume terrestre, le Seigneur Shakyamuni du Dharma (Kyoshu-Shakuson) qui est le Bouddha Souverain enseigné dans le Lotus Sutra. Citant le Senchaku-shu, une œuvre de Honen, qui avait popularisé la dévotion de la Terre Pure une génération avant lui, Nichiren déclare :

« qu’il rassemble tous les divers bouddhas, sutras, bodhisattvas et divinités bouddhiques, en disant qu'il faut "rejeter, refermer, ignorer et abandonner" tout cela. […] Il en a résulté que les sages ont quitté le pays et que les divinités bienveillantes ont abandonné leur demeure, que la famine dévaste le monde et que les épidémies se répandent partout. » (réf.)

Ce traité a cependant produit le résultat inverse à celui souhaité par l'auteur : plutôt que de conduire à l'interdiction de la pratique de la Terre Pure et à la promulgation de la dévotion au Sutra du Lotus, il a provoqué la colère des autorités contre Nichiren et ses disciples. Dans les années qui ont suivi la présentation de son traité sur l'établissement de la doctrine correcte, Nichiren et ses disciples ont été soumis à la persécution et au harcèlement. Le gouvernement militaire (bakufu) ordonna son exil ainsi que celui de quelques disciples, d'abord dans la péninsule d'Izu, puis dans l'île de Sado. Mais au lieu d'atténuer l'enthousiasme de ses disciples, ces épreuves résultant de la poursuite de leur mission de propagation de la foi dans le Sutra du Lotus à travers toute la nation du Japon, n’ont fait que renforcer davantage leur détermination.

Les écrits composés pendant la période de deux ans d'exil d’un Nichiren cinquantenaire à l'île de Sado, sont des jalons qui témoignent d'expériences spirituelles profondes qui ont affermi sa conviction de l'authenticité de sa mission et de la rétribution causale pour ses actions, comme ce qui avait été prédit dans le Sutra du Lotus même.

« Mais laissez-moi vous démontrer phrase par phrase que ce texte s'applique bien à moi. "Vous serez peut-être méprisé" ou, comme il est dit dans le Sutra du Lotus, "ils éprouveront du mépris, de la rancune, de la haine et de la jalousie" à votre égard" - or depuis plus de vingt ans j'ai été traité avec mépris et arrogance. "Vous serez affligé d'une laide apparence", "Vous serez pauvrement vêtu" - cela s'applique à moi. "Vous rechercherez la richesse en vain" - cela s'applique à moi. "Vous naîtrez dans une famille pauvre" - cela s'applique à moi. "Vous serez persécuté par votre souverain" - cela s'applique à moi. Comment en douter, si peu que ce soit, en lisant ces passages des sutras ? Dans le Sutra du Lotus, il est dit : "Nous serons bannis encore et encore" (réf.) […]  Ce passage de sutra et ce qui m'arrive coïncident exactement. » (note)

Après des années où il s’est consacré à sa mission, Nichiren en est venu à lire le Sutra du Lotus de manière à voir les événements historiques et les circonstances politiques antérieures comme jetant une nouvelle lumière sur le texte sacré. Il emportait toujours une copie du Sutra où qu’il aille, et a noté dans les marges ses réflexions et les observation sur ses propres expériences. Plus tard, ses disciples ont donné le nom de "lecture avec son corps" du Sutra du Lotus (Hokke-shikidoku) à cette façon de lire un document scripturaire dans l'optique d’événements contemporains, et inversement, de lire des événements contemporains à la lumière d’un document scripturaire. Ce mode de lecture nous fournit un outil herméneutique fort utile pour comprendre le bouddhisme de Nichiren.

Pour faire court, l'expérience religieuse de Nichiren peut être considérée comme fondée sur sa lecture du Sutra du Lotus, car le "contenu" du texte s’est actualisé dans sa vie. Et réciproquement, il en est aussi venu à appréhender sa propre vie comme la réalisation du Sutra du Lotus et son authentification. C’est ainsi qu’il fut souvent désigné comme l’ " Envoyé du Sutra du Lotus".

Dans une lettre à un disciple proche, il écrit : 

«  Le Bouddha fit cette prédiction :

«  "Il y aura des ignorants
pour nous calomnier, nous insulter,
nous agresser par le sabre et le bâton." (chapitre XXIII Conduite originelle du bodhisattva Bhaishajyaraja - Yakuo)

« Regardez autour de vous dans le monde d'aujourd'hui y a-t-il d'autres moines que Nichiren qui soient méprisés et calomniés à cause du Sutra du Lotus ou que l'on attaque à coups d'épées et de bâtons ? Sans Nichiren, la prophétie faite dans ce vers du Sutra ne serait que mensonge.» (Traité pour ouvrir les yeux - Kaimoku sho)

Nichiren comprit le message du Sutra du Lotus dans sa lecture attentive et sa réflexion sur les œuvres de Zhiyi et des autres Maîtres du Tiantai qu'il cite souvent dans ses propres écrits. Il avait une façon bien à lui de rendre la doctrine philosophique compliquée en termes facilement accessibles aux adeptes ordinaires. Par exemple, il expose la doctrine de l'inclusion mutuelle des dix mondes-états, un principe-clé de la vision tiantai de la manière suivante :

« Quand nous regardons le visage des autres, il nous paraît tantôt joyeux, tantôt furieux, tantôt calme. Parfois ce visage exprime l'avidité, parfois la stupidité*, parfois la méchanceté. La fureur est le monde de l'enfer ; la convoitise*, le monde des esprits affamés ; la bêtise, le monde de l'animalité ; la méchanceté, le monde des asuras  ; la joie, le monde du Ciel et le calme, le monde de l'humanité. Ces mondes, les six voies, s'expriment tous physiquement sur le visage d'une personne. Les autres quatre nobles mondes sont cachés et latents. Ils ne transparaissent pas sur un visage, mais si nous les recherchons avec attention, nous découvrons qu'ils s'y trouvent. [...] L'impermanence de toute chose en ce monde nous apparaît très clairement. N'est-ce pas parce que les états des deux véhicules (les auditeurs-shravakas et les pratyekabuddhas) sont contenus dans l'état d'humanité  ? Même un homme cruel et malfaisant peut aimer sa femme et ses enfants. En lui aussi se trouve une parcelle de l'état de bodhisattva. L'état de bouddha est le plus difficile à prouver. Mais puisque vous possédez les neuf autres états, vous devriez croire que vous possédez aussi l'état de bouddha. [...] Si des hommes ordinaires nés à l'époque des Derniers jours du Dharma ont foi dans le Sutra du Lotus, c'est parce que l'état de bouddha est présent dans l'état d'humanité.» (Véritable objet de vénération - Kanjin no Honzon Sho)

Cette notion des "Derniers jours du Dharma" (mappo) est une caractéristique importante dans la vision spirituelle de Nichiren, notion qu'il partage avec les bouddhistes d'autres traditions de son temps, y compris les adeptes de l’Ecole Jodo  (Terre Pure). C'est l’idée que l'histoire depuis le temps du Bouddha Shakyamuni a été un processus de dégénérescence, avec les deux fois cinq cents premières années appelées Jours du Dharma correct, (shoho), lorsque l'enseignement, la pratique et l'Eveil sont possibles dans ce monde. Viennent ensuite les Jours du Dharma formel (zoho). Les enseignements demeurent, la pratique peut être accessible, mais les gens restent à la surface. C'est un âge où l'Eveil authentique est extrêmement rare, ou nul. La dernière étape est appelée les Derniers jours du Dharma (mappo), où ni la pratique ni l'Eveil n’existent plus, même si l'enseignement vrai demeure.

Les bouddhistes japonais partageaient alors la croyance que les derniers jours du Dharma ont commencé en 1052. Nichiren tenait donc pour acquis qu'il vivait dans cet âge dégénéré où seul le véritable enseignement du Sutra du Lotus pouvait être d'une quelconque efficacité.

Nichiren partageait également la notion des "trois mille mondes dans un seul moment-pensée" (ichinen sanzen) ; c’était là  une partie de son héritage tendai, un élément-clé dans sa vision de la spiritualité. Mais le plus important pour lui était que les personnes dans ces Derniers jours du Dharma n'avaient pas accès à l'Eveil, pas plus qu’ils n’étaient capables de la pratique contemplative qui  y conduisait. Il en est venu à une notion très pragmatique de la pratique religieuse, à laquelle il a encouragé tout le monde.

« Avec une compassion profonde pour ceux qui ignorent le joyau d'ichinen sanzen, le Bouddha fondamental l'enveloppa dans la seule phrase Namu Myoho Renge Kyo, et en orna le cou de ceux qui vivent à l'époque des Derniers jours du Dharma. » (Véritable objet de vénération - Kanjin no Honzon Sho)

Pour Nichiren, c'était le moyen direct pour devenir Bouddha. C'était l’équivalent, ou supérieur (préférable ?), surtout pour les êtres ignorants vivant dans les Derniers jours du Dharma. Il s'agissait de revenir à la récitation dévotionnelle de cette phrase de cinq caractères, le titre sacré du Sutra du Lotus, qui contient le joyau de l’Eveil complet, parfait, sans supérieur du Bouddha.

L'enseignement de Nichiren sur le sens de la vie, fondé sur son expérience de la lecture et de la réflexion sur le Sutra du Lotus  à la lumière des différents événements de sa propre carrière et exposé dans ses écrits durant trois décennies, peut se résumer ainsi : recevoir et garder le Sutra du Lotus dans la foi, et réciter  avec dévotion son titre sacré "Namu Myoho Renge-kyo".

La récitation mantraïque du titre (daimoku) est considérée comme l'un des "Trois grands Dharmas cachés" qui constituent la pratique religieuse tripartite pour les disciples de Nichiren. Les deux autres étant la vénération d'une représentation (gohonzon), calligraphie de la main de Nichiren de l’Assemblée cosmique autour du Seigneur du Dharma Shakyamuni, entouré de bouddhas, bodhisattvas et divinités protectrices, et l'établissement d'une Plate-forme Préceptes (Kaidan) comme lieu sacré devant lequel on récite daimoku.

Le bouddhisme du Lotus après Nichiren

A l’époque de Nichiren, de plus en plus de disciples ont été convaincus de l'efficacité de la pratique de récitation du titre sacré du Sutra du Lotus, expérimentant les progrès dans la Voie de réalisation ultime. Ils ont aussi constaté comment cette pratique a permis aux fidèles de recevoir d'autres types de bienfaits, comme la guérison de la maladie, l'amélioration de la situation matérielle, etc. Nichiren note dans ses lettres que :

« Le Sutra du Lotus a le pouvoir d'exaucer nos prières en cette vie-ci.  » (Lettres et traités de Nichiren Daishonin. Encouragement à un malade, Nanjo Hyoe Shichiro dono Gosho, Gosho Zenshu p. 1493)

Les héritiers de Nichiren sont actuellement divisés en divers groupes autonomes qui font remonter leur lignée à l'un ou l'autre des six moines-disciples qui se trouvaient dans le cercle immédiat de Nichiren.

Il y a aussi les adeptes de puissants mouvements laïcs établis au XXe siècle qui s’inspirent du Sutra du Lotus et de l'enseignement de Nichiren. Ces groupes ont en commun la conviction que la récitation du titre sacré du Sutra du Lotus conduira les fidèles à leur but ultime de devenir Bouddha, apportant en même temps différents bienfaits séculiers.

L'enseignement de Nichiren sur la suprématie du Sutra du Lotus par rapport à tous les autres enseignements bouddhistes avait pour corollaire le rejet des autres Ecoles comme voies  pour la réalisation ultime. Cette attitude exclusiviste, associée à un sentiment de supériorité vis-à-vis d'autres lignées bouddhistes, était une caractéristique de l'enseignement de Nichiren que ses partisans ont eu tendance à accentuer. Les attitudes à l'égard d'autres groupes religieux ont été marquées par un militantisme qui essayait de montrer aux autres leurs erreurs en utilisant diverses tactiques d'argumentation religieuse (shakubuku) dans l'effort pour les convaincre d'accepter l'enseignement du Sutra du Lotus.

Cette foi exclusive dans le Sutra du Lotus a été mise à l'épreuve pendant la période de Toyotomi Hideyoshi, daimyo ou gouverneur féodal du Japon à la fin du XVIe siècle, lorsque ce dernier a cherché à rassembler mille prêtres de toutes les lignées bouddhistes dans un rituel de commémoration pour les ancêtres défunts. Les disciples de Nichiren étaient divisés quant à leur participation, car leur contribution équivaudrait à reconnaître les religieux d'autres lignées bouddhistes au même titre que les adeptes du Sutra du Lotus. Alors qu'un groupe majoritaire choisissait le chemin de la non-résistance et optait pour la coopération, un groupe plus petit refusait de se joindre au rituel commun et s’affermissait dans ce qui allait être connu sous le nom de Fuju-fuse-ha (Ecole "Ni recevoir ni donner").

Il y avait d'autres raisons sociopolitiques qui ont conduit à la formation de ce groupe, mais comme ce refus a été un défi avéré contre le gouvernement, les autorités militaires ont riposté par des édits publics interdisant cette lignée et pourchassant ceux qui ont poursuivi  leur résistance. Les disciples de Nichiren, membres du groupe Fuju-fuse-ha, tant religieux que laïcs, furent donc persécutés à cette époque au même titre que  les chrétiens, cible de la politique gouvernementale de leur bannissement et de leur éradication totale. Des dirigeants éminents et des membres du groupe Fuju-fuse-ha ont été exilés, d'autres torturés, alors que d'autres choisirent la clandestinité.

Le groupe majoritaire des disciples de Nichiren, qui a coopéré avec le  pouvoir, a été autorisé à poursuivre les activités religieuses et s'est développé pour devenir, avec le Zen et le Jodo, l'un des trois plus grands groupes unifiés de lignées bouddhistes, administrant des milliers de temples dans tout le Japon.

Au XXe siècle, quelques pratiquants éminents du Sutra du Lotus ont acquis au Japon une stature nationale dans les arènes sociopolitiques, militaires, aussi bien que littéraires, culturelles et religieuses. Certains faisaient partie d'un mouvement surnommé «Nichirenisme» (Nichiren-shugi), qui faisait une lecture ethnocentrique et politiquement orientée des idées-clés de Nichiren. Bien qu’ils rencontrèrent une forte opposition de la part d’autres adeptes, ces individus ont suscité parmi les intellectuels un intérêt renouvelé pour les enseignements de Nichiren et le Sutra du Lotus. L'influence de ces personnalités, que l’on rencontrait des deux côtés de l’éventail politique, et parmi lesquelles figuraient Tanaka Chigaku, Ishihara Kanji, Miyazawa Kenji, Seno Giro et d'autres, continue à se faire sentir dans la société japonaise d'aujourd'hui. Il est également intéressant de noter qu’au moment de cette publication, le gouverneur de Tokyo est un adepte déclaré du bouddhisme du Lotus, et dirige le "Brighter Society Movement" (Akarui Shakai Zukuri Undo ou Meisha Undo) inspiré du Lotus. Il a même écrit un livre sur le Sutra de Lotus.

Outre les groupes traditionnels de Nichiren remontant à ses six disciples originaux, l'héritage de Nichiren se poursuit dans de nouveaux mouvements religieux apparus au Japon au début du XXe siècle, et qui exercent désormais une influence sur la scène internationale. Parmi ceux-ci, on peut citer la Rissho Kosei-kai ("Société pour l’établissement du vrai Dharma à travers les relations réciproques" - plus loin  RK), et la Soka Gakkai ("Société pour la création de valeurs").

La RK a été fondée en 1938 par le binôme Naganuma Myoko (1889-1957) et Niwano Nikkyo (1906-1993) (note) , tous deux membres de la Reiyu-kai ("Société des amis de la spiritualité"), un groupe religieux établi dans les années 1920 soutenant les idées religieuses de Nichiren. Se démarquant de cette organisation pour diverses raisons, Niwano et Naganuma ont jeté les bases d'un nouveau mouvement également basé sur l'enseignement de Nichiren et le Sutra du Lotus, qui a gagné la faveur de beaucoup de Japonais avant et après-guerre. Le point fort de la RK, qui lui attire nombre d'adeptes, est sa manière de constituer des groupes basés sur la communication et les relations interpersonnelles au sein de réunions connues sous le nom de hoza, ou "cercle du dharma." Les membres d'un cercle donné se réunissent régulièrement chez l’un des participants ou dans une salle publique louée ou appartenant à la RK. Lors de ces réunions, que l'on peut appeler groupe de parole, les membres discutent des aspects de leur vie, cherchant des conseils sur les problèmes et les difficultés rencontrés, en regardant les différents événements de leur vie à la lumière des enseignements du Sutra du Lotus.

Les membres de la RK sont également encouragés à partager leur foi avec d'autres qui ne sont pas encore des adeptes du Sutra du Lotus. C'est ce qu'on appelle une "activité de propagation" par laquelle ceux qui sont entrés dans la foi et dans l'organisation reconnaissent leur mandat pour y mener d'autres personnes. Cela se fait de diverses façons, par exemple invitation de nouveaux venus dans le hoza (cercle du dharma) ou le récit de la façon  dont leur foi est devenue un facteur de transformation dans leur vie.

Le respect des ancêtres est une autre caractéristique de la vie religieuse des membres de  la RK. A cette fin, un autel de famille est installé comme espace sacré dans la maison, où sont placés les noms des ancêtres décédés, et devant lequel les membres de la famille récitent le titre Namu Myoho Renge Kyo, ainsi que des passages des chapitres du Sutra du Lotus.

Sur le plan institutionnel, la RK a été très active dans le dialogue interreligieux, ce qui a contribué à surmonter la tendance exclusiviste du patrimoine de Nichiren. Elle est un des membre fondateur de la "Conférence mondiale des religions pour la paix" (CMRP), une fédération d'organisations religieuses, inaugurée en 1970, avec une conférence internationale à Kyoto, au Japon, et continuant à organiser des assemblées mondiales tous les quatre ou cinq ans dans différentes régions du monde, invitant des chefs religieux des six continents représentant les grandes traditions religieuses mondiales. La RK a également cherché à se faire connaître sur la scène internationale en lançant des activités pour la paix, des missions de bénévolat et des projets de santé, d'éducation et de bien-être dans différentes parties du monde où elles pourraient être nécessaires. Elle est un membre actif de l' "Association internationale pour la liberté de religion" (IARF), exerçant une influence déterminée dans cette organisation interconfessionnelle internationale pionnière. Elle a également pris des initiatives en matière de création de réseaux et de coopération avec d'autres nouveaux groupes religieux au Japon sur des questions d'intérêt mutuel pour les communautés et organisations religieuses. La RK a actuellement des succursales dans différents pays d'Europe, d'Amérique du Nord, d'Amérique latine, d'Asie et d'Australie, et continue d'élargir sa présence internationale.

La Soka Gakkai est un autre mouvement du bouddhisme du Lotus fondé au Japon, qui a maintenant une large audience internationale. Il existe beaucoup de livres en anglais sur ce mouvement, couvrant les domaines historiques, doctrinaux, politiques, sociologiques. La SG a vu le jour dans les années 1930 à partir des idées et des activités de Makiguchi Tsunesaburo (1871-1944), un enseignant et théoricien de l'éducation devenu adepte fervent du Lotus et converti à la Nichiren Shoshu, une branche des disciples de Nichiren qui fait remonter ses origines à Nikko, l'un des six disciples majeurs. Plus tard, il se joignit à Toda Josei (1900-1958), un directeur dynamique qui dirigea la SG vers sa période d'expansion et de consolidation de l'après-guerre, faisant passer ses effectifs de 3 000 individus environ en 1942 à 750 000 foyers à l'époque de sa mort en 1958. Toda et Makiguchi, ainsi que d'autres fidèles de Nichiren, ont été arrêtés par les autorités militaires répressives en 1943, à cause de leur  refus d'accepter les talismans d'Ise, le Sanctuaire impérial, ce qui aurait signifié leur soumission à la religion Shinto soutenue par l'État. Makiguchi est mort en prison, tandis que Toda a survécu et a été libéré peu avant la fin de la guerre en 1945.

Ce sont les idées de Toda, axées sur le Sutra du Lotus et les enseignements de Nichiren, qui deviennent la force d’enthousiasme et la base de l'expansion rapide de la SG. Shimazono Susumu, Professeur de l'Université de Tokyo, analyse comment la doctrine de la "Force Vitale" de Toda a lié l'expérience du pratiquant qui récite Nam-Myoho-Rengekyo et la doctrine basée sur le Lotus selon laquelle on devient Bouddha « dès ce corps». Trois points peuvent être relevés à partir de ce cadre unificateur :

1. Le bouddhisme peut être conçu comme la recherche fervente d'un mode de vie dans le monde présent.
2. La relation avec la réalité ultime est perçue comme appartenant à cette existence séculière, et est donc à la fois pratique et concrète.
3. L’accent est mis sur la transformation spirituelle personnelle perçue comme inséparable d'une attitude active envers le monde présent. (réf.)

Ce dernier point en particulier établit les fondements doctrinaux de la position socialement engagée que les adeptes de SG sont encouragés à développer, ce qui engendre les nombreuses activités sponsorisées par l'organisation au Japon et dans le monde entier, promouvant la paix, l'échange culturel et l'éducation, en vue d’une transformation globale.

L'influence de la SG au Japon est attestée par le succès du parti New Komeito, littéralement "Parti ouvert et lumineux", traduit dans les médias comme "Parti du gouvernement propre", souvent cité comme bras politique de la SG, bien qu’officiellement démenti. Il a remporté un bon nombre de sièges stratégiques au parlement japonais et a fait partie de la coalition au pouvoir avec le parti libéral-démocrate, longtemps prépondérant, depuis le milieu des années 1990.

Au cours des dernières décennies, sous la direction de Daisaku Ikeda, la SG a étendu ses activités de propagation, et est connue hors du Japon comme SGI, ou Soka Gakkai International, avec des membres dans plus de 186 pays. L’attrait fondamental de la SGI semble résider dans l'effet sur les membres individuels de la pratique de base elle-même, préconisée par Nichiren, réciter de façon répétée et rythmique le titre sacré du Sutra du Lotus : Nam-Myoho-Rengekyo, comme l’attestent de nombreux récits de conversion ou des témoignages personnels sur le Dharma.

Femme, blanche, célibataire, la trentaine : « Réciter daimoku a clarifié mon esprit assez pour voir qu’auparavant j'ai eu de nombreuses idées fausses sur la vie [...] J'ai évité de regarder cela jusqu'à ce que daimoku ait mis en évidence la sagesse qui pourrait m'aider à voir de tels problèmes. »

Homme, blanc, célibataire, 29 ans. « Quand j'ai commencé faire daimoku, je me suis rendu compte que parfois derrière ce qui semble être une personne complètement heureuse, il y a des problèmes et des barrières que même la personne elle-même ignore. Maintenant, après treize mois de pratique, je peux regarder en arrière et voir quel était le véritable état de ma vie.» (réf.)

Marcy, membre depuis 5 ans : « J'ai commencé à réciter daimoku non pour des choses matérielles mais pour des changements vraiment importants en moi-même. Par conséquent, il m'a fallu, au début, beaucoup de temps pour voir tous les avantages. Mais après six mois de pratique, j'ai pris une décision qui a été pour moi une rupture et une ouverture. Après cela, j'ai toujours eu dans ma vie des résultats énormes tous les jours. Parfois, on a l’impression que les choses vont aller de travers, mais j'ai appris à réflechir à ce qui m’arrive et à être vraiment heureux dans le présent. Mon bienfait le plus récent est celui du rythme. Quand vous faites daimoku vous obtenez le bon rythme. Les choses se passent au bon moment.» (réf.)

En Amérique du Nord, la SGI fait des adeptes parmi des personnes de différentes origines ethniques, et de nombreux Américains d'origine asiatique, latino et afro-américaine ont trouvé un foyer dans cette tradition religieuse et contribuent de façon créative à ses activités et à ses présentations publiques. Au Japon, la SG a la réputation d’être exclusiviste et d'employer des tactiques agressives ; elle est souvent évitée par les membres des groupes bouddhistes traditionnels et d'autres mouvements religieux plus récents. Sur la scène internationale, la SGI est connue pour son soutien officiel et sa participation aux activités interreligieuses, en particulier celles qui ont une orientation socialement engagée. Le Boston Research Center for the 21st Century (Centre de recherche de Boston pour le 21e siècle), une institution parrainée par la SGI, continue de promouvoir et de soutenir les rencontres interreligieuses et a publié une série de publications importantes à partir de ces expériences.

Un autre groupe du bouddhisme du Lotus internationalement connu est le Nipponzan Myohoji ("Temple du Dharma merveilleux sur le Mont Japon"), établi au Japon en 1924 par Fujii Nichidatsu (1885-1985), inspiré par les idées de Mahatma Gandhi ainsi que de Nichiren. Il est dédié à la promotion de la paix dans la société humaine par la propagation de l'enseignement du Lotus. Les membres participent à des manifestations anti-guerre et à des marches pour la paix dans différentes parties du monde, portant leurs robes blanches et jaunes et battant leur tambour céleste en récitant le titre du Sutra du Lotus, Namu Myoho Renge Kyo.

Un groupe de prêtres de temple des écoles Nichiren et Jodo Shin au Japon a travaillé depuis les années 1980 dans un réseau informel pour instaurer un chapitre japonais du "Réseau international des bouddhistes engagés" (INEB), initialement formé à l'initiative du militant bouddhiste thaïlandais Sulak Sivaraksa. Ils sont dirigés par Maruyama Teruo (né en 1932), écrivain et prêtre ordonné dans l’Ecole Nichiren et disciple d'Uehara Senroku (1899-1975). Ce dernier était un historien, un leader civique et un auteur qui a mis au défi ses lecteurs japonais de repenser leur identité nationale et leur rôle dans le contexte de la communauté mondiale et d'envisager comment ils pourraient contribuer sur la scène internationale à l'éradication des problèmes de l’humanité tels que la guerre, la pauvreté et l'injustice. Inspirée par le Sutra du Lotus et le message de Nichiren, la vision d'Uehara a poussé son disciple Maruyama à prendre des mesures pour conduire d'autres bouddhistes japonais à agir en solidarité avec les masses populaires dans d'autres régions d'Asie, luttant contre la violence structurelle, la pauvreté et l'injustice, et à contribuer au développement de la communauté mondiale.

Le bouddhisme du Lotus se présente, en somme, comme un courant bouddhiste important depuis sa création en Inde avec l’émergence du Mahayana, à travers ses développements en Asie du Sud-Est durant deux millénaires, et actuellement dans ses diverses représentations dans différentes parties de le monde. En ces temps caractérisés par des crises sociales, politiques, économiques et écologiques à l’échelle de la planète, l'exhortation du bouddhisme du Lotus adressée à un nombre croissant de personnes dans des contextes culturels différents du monde d'aujourd'hui est en résonance avec l’époque  de Nichiren, tout comme son message répondait aux besoins spirituels de ses contemporains, et que des témoignages intemporels du Sutra du Lotus, présentant toujours de nouvelles perspectives sur la situation humaine dépeints dans la parabole de la maison en feu..

Traduit de Experieniencing Buddhism - Ways of Wisdom and Compassion. Divine Books Dheli, India 2012

Bibliographie en anglais

Retour

haut de la page