ACCUEIL
Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 4, p. 199
Minobu, le 21 juillet 1276,
à Joken-bo et Gijo-bo
DICTIONNAIRE

Traité sur la dette de reconnaissance


Le vieux renard n'oublie jamais la colline sur laquelle il est néOn peut lire ce récit dans les "Neuf Récits" du Soji . La tortue blanche rendit à Mao Bao la faveur qu'elle avait reçue de luiJibun Ruiju (Recueil d'histoires et de poèmes). Si même des animaux sont capables de se conduire ainsi, comment des êtres humains pourraient-ils ne pas le faire? Ainsi Yu fang, un preux de l'antiquité, s'empala sur son épée pour s'acquitter de sa dette envers [son seigneur] Zhi Bo (note), et le ministre Hong Yen, [pour des raisons semblables], s'ouvrit l'estomac et y inséra le foie du duc Yi de l'état de Wei
(note). Que dire, alors, de personnes qui se consacrent au bouddhisme? Elles ne devraient assurément jamais oublier leurs dettes de reconnaissance à l'égard de leurs parents, de leurs maîtres et de leur pays.
Mais pour s'acquitter de ces grandes dettes de reconnaissance, il est nécessaire d'étudier et de maîtriser les enseignements bouddhiques, afin de devenir une personne de sagesse. Sinon, ce sera comme essayer d'aider une troupe d'aveugles à traverser un pont en étant soi-même privé de la vue; et si celui qui tient la barre est incapable de déterminer la direction du vent, comment son bateau pourrait-il transporter les marchands vers la montagne aux trésors?
Si l'on veut acquérir la sagesse et maîtriser les enseignements bouddhiques, il faut y consacrer du temps. Et si l'on veut consacrer du temps à cette entreprise, il n'est plus possible de céder à tous les désirs de ses parents, de ses maîtres et de son souverain. Tant que n'est pas atteinte la route qui mène à l'Eveil, il ne faut pas se laisser guider par la volonté et l'opinion de ses parents et de ses maîtres.
Beaucoup s'étonneront peut-être d'un tel conseil en disant qu'il est contraire à l'éthique séculière et s'oppose à l'esprit du bouddhisme. Mais, en fait, des textes non-bouddhiques tels que le Classique de la piété filiale rendent évident qu'il est des cas où c'est seulement en refusant d'obéir aux souhaits de son souverain ou de ses parents que l'on fait véritablement preuve de loyauté et de fidélité à leur égard. Dans les sutras bouddhiques, il est dit: "En négligeant ses obligations pour entrer dans la Voie bouddhique [afin de parvenir à l'Eveil ], on s'acquitte pleinement de ses obligations."Sutra Shoshinji Donin : bien que ce sutra n'existe plus, ce passage en est cité dans le Hoon Jurin, 22e fascicule C'est parce qu'il refusa d'obéir aux ordres de son roi que Bi Gan acquit une réputation de grande vertu. Le prince héritier Siddharta Siddharta : le nom donné à Shakyamuni dans son enfance désobéit à son père, le roi Suddhodana, et pourtant il devint le meilleur fils, d'une piété filiale sans égale dans tout le Monde des Trois plans. Ces exemples illustrent bien ce que je veux dire.
Lorsque, ayant bien compris cela, je fus prêt, sans céder aux désirs de mes parents, de mes maîtres ou de quiconque, à me plonger dans la recherche des vérités bouddhiques, je découvris qu'il y avait dix brillants miroirs qui reflètent les doctrines sacrées exposées par le Bouddha tout au long de sa vie. Ce sont les dix écoles du bouddhisme que l'on appelle Kusha, Jojitsu, Ritsu, Hosso, Sanron, Shingon, Kegon, Jodo, Zen et Tendai-Hokke. Les lettrés d'aujourd'hui pensent qu'avec ces dix écoles pour guides éclairés il est possible de comprendre le coeur de tous les sutras, et proclament que ces dix miroirs réflètent tous de manière correcte la voie enseignée par le Bouddha. Nous pouvons néanmoins pour l'instant laisser de côté les trois écoles du Hinayana [Kusha, Jojitsu et Ritsu]. Elles sont comparables à un message qu'un particulier aurait réussi, d'une manière ou d'une autre, à envoyer dans un pays étranger, et en ce sens, elles ne peuvent faire autorité.
Mais les sept écoles du Mahayana sont un grand vaisseau permettant la traversée du vaste océan des souffrances de la vie et de la mort, et conduisant jusqu'à la rive de la Terre pure. En les étudiant et en les comprenant, il est possible de se libérer soi-même tout en libérant les autres. Avec cette pensée en tête, j'ai commencé à les examiner, et j'ai découvert que chacune des sept écoles du Mahayana chante ses propres louanges en disant: "Notre école, et notre école seule représente le coeur même des enseignements sacrés exposés par le Bouddha de son vivant!"
Il y a des hommes tels que Dushun, Zhiyan, Fa-zang et Cheng-guan de l'école Kegon; Xuanzang, Ci-en, Zhizhou et Enchin de l'école Hosso; Xinghuang [Falang] et
Jizang de l'école Sanron; Shubhakarasimha (Shan-wu-wei), Jingangzhi, Pukong (Amoghavajra), Kukai, Ennin et Enchin de l'école Shingon; Bodhidharma, Huiko et Huineng de l'école Zen; et Daochuo, Shandao, Huiguan et Genku [Honen] de l'école Jodo. En s'appuyant sur les sutras et les traités de son école respective, chacun de ces maîtres proclame: "Notre école a compris les multiples sutras, notre école a saisi le sens le plus profond des enseignements du Bouddha."
Ainsi, certains proclament: "Le Sutra Kegon est le premier de tous les sutras; d'autres sutras comme le Sutra du Lotus et le Sutra Vairocana lui sont subordonnés." Ou encore, les maîtres du Shingon disent: "Le Sutra Vairocana est le premier de tous les sutras; les autres sutras sont comparables à une multitude de petites étoiles." Les tenants du Zen déclarent: "Le Sutra Ryoga est le premier de tous les sutras." Et il en va de même pour les adeptes des diverses écoles. Les gens de notre époque accordent autant de respect aux nombreux maîtres bouddhistes mentionnés plus haut que les divinités célestes en manifestent à l'égard de Taishaku; ils les suivent comme les nuées d'étoiles font une traîne au soleil et à la lune.
Nous, simples mortels, choisissons un maître, quel qu'il soit, et adhérons à son enseignement sans jamais trouver par la suite aucune raison de le contredire. Mais les autres peuvent bien continuer à révérer et à croire [les maîtres de leurs écoles respectives], moi Nichiren, je ne parviens pas à dissiper mes doutes.
Si nous examinons le monde, nous constatons que tous les tenants de ces diverses écoles disent : "Nous seuls détenons l'enseignement suprême!" Mais un pays ne peut avoir qu'un seul souverain. Si deux hommes prétendent ensemble à la souveraineté, le pays connaîtra des conflits. Pareillement, si une maison a deux maîtres, elle est inévitablement vouée à la destruction. Le même principe n'est-il pas valable pour les sutras?
Parmi tous les sutras, il doit y avoir un enseignement roi. Mais les dix écoles ou sept écoles [que j'ai mentionnées] luttent pour prouver leur supériorité sans parvenir à se mettre d'accord. C'est comme si sept ou dix hommes prétendaient tous ensemble être le roi d'un même pays, interdisant ainsi au peuple de jamais vivre en paix.
Désireux de résoudre ce problème, j'ai fait un voeu. Celui de ne pas croire les affirmations de ces huit ou dix écoles, et de faire plutôt comme le Grand-maître Zhiyi : de prendre pour seul maître les sutras eux-mêmes, et de déterminer ainsi, parmi les sutras enseignés par le Bouddha de son vivant, lesquels sont supérieurs et lesquels sont inférieurs. [Armé de cette résolution,] j'ai entrepris de lire tous les sutras.
Dans le Sutra du Nirvana, le Bouddha déclare: "Il faut suivre le Dharma et non la personne." Suivre le Dharma signifie s'appuyer sur les divers sutras. Ne pas suivre la personne signifie ne se laisser guider que par le Bouddha, et non par des personnes telles que les bodhisattvas Fugen et Manjushri, ou les divers maîtres bouddhistes que j'ai cités plus tôt.
Dans le même Sutra [du Nirvana], le Bouddha dit encore: "Suivez les sutras qui sont complets et définitifs et non pas ceux qui sont incomplets et provisoires." Quand il parle de "sutra complets et définitifs", il se réfère au Sutra du Lotus, et quand il parle de "sutra incomplets et provisoires", il désigne les sutras Kegon, Vairocana, du Nirvana et d'autres sutras enseignés avant, pendant ou après le Sutra du Lotus. [Le Sutra du Nirvana est le dernier enseignement du Bouddha, celui dans lequel il exprime ses dernières volontés.] Si nous croyons le testament du Bouddha, nous devons considérer que le Sutra du Lotus est le seul brillant miroir qui nous soit nécessaire et que, grâce à lui, nous pouvons comprendre le coeur de tous les sutras.
Si nous ouvrons le Sutra du Lotus lui-même, nous lisons: "Ce Sutra du Lotus [est la resserre secrète des bouddhas], parmi les sutras, [il] occupe la place la plus élevée."(réf) Si nous acceptons ces mots du Sutra, alors nous comprenons qu'il est comparable à Taishaku résidant au sommet du mont Sumeru, au joyau exauçant tous les voeux qui orne la couronne des Rois faisant tourner la roue, à la lune au-dessus des arbres de la forêt, à la protubérance charnelle au-dessus du front d'un bouddha; le Sutra du Lotus est le joyau capable d'exaucer tous les voeux surmontant la couronne des sutras Kegon, Vairocana, du Sutra du Nirvana et de tous les autres sutras.
Si nous ne tenons pas compte des interprétations données par les lettrés et les maîtres, et si nous nous appuyons sur le texte même du Sutra, nous pouvons alors constater que le Sutra du Lotus est supérieur aux Sutra Vairocana, Kegon et à tous les autres sutras, avec autant de clarté et de facilité qu'une personne dotée d'une bonne vue peut distinguer le ciel de la terre, lorsque le soleil brille dans un pur ciel bleu.
En examinant les textes des sutras Vairocana, Kegon et des autres sutras, nous ne découvrons pas un mot, pas un point qui ressemble aux passages du Sutra du Lotus cités plus haut. Certes, ils affirment parfois que les sutras du Mahayana sont supérieurs à ceux du Hinayana, ou que les doctrines bouddhiques sont plus profondes que les enseignements séculiers; ils vantent parfois la notion de Voie du milieu [chu] en l'opposant à divers concepts tels que la non-substantialité de tous les phénomènes [ku], ou l'idée qu'ils n'ont qu'une existence temporaire [ke]Allusion à la Triple explication. Mais en fait, ils sont comme les roitelets de petits royaumes qui, lorsqu'ils s'adressent à leurs sujets, parlent d'eux-mêmes comme de grands rois. C'est le Sutra du Lotus qui, comparé à ces divers dirigeants, mérite véritablement le titre de Grand Roi.
Seul le Sutra du Nirvana contient des passages ressemblant au Sutra du Lotus. C'est ce qui incita les maîtres bouddhistes précédant Zhiyi, aussi bien en Chine du nord qu'en Chine du sud, à déclarer à tort que le Sutra du Lotus était inférieur au Sutra du Nirvana. Mais si nous examinons le texte même du Sutra du Nirvana, nous voyons que, comme dans le cas du Sutra Muryogi, le Sutra du Nirvana est comparé aux sutra des périodes Kegon, Agon, Hodo et Hannya, exposés par le Bouddha pendant les premières quarante et quelques années de son enseignement. C'est par rapport à ces sutras précédents que le Sutra du Nirvana se déclare supérieur.
De plus, quand le Sutra du Nirvana se compare lui-même au Sutra du Lotus, on lit: "Au moment où ce sutra [du Nirvana] est enseigné... la prédiction a déjà été faite dans le Sutra du Lotus (réf) que les huit mille auditeurs-shravakas atteindront la boddhéité, prédiction comparable à une grande récolte. Ainsi, la récolte d'automne est terminée, elle a été engrangée pour l'hiver [où ce Sutra du Nirvana est exposé], et il ne reste plus que quelques glanes à récolter." Ce passage du Sutra du Nirvana indique donc bien qu'il est inférieur au Sutra du Lotus.
Les passages cités plus haut [des sutras du Lotus et du Nirvana] sont parfaitement explicites. Pourtant, même les grands lettrés des écoles du nord et du sud [de la Chine] se sont trompés sur ce point; ceux qui les étudient par la suite devraient donc les lire avec la plus grande attention.
Car le passage [du Sutra du Lotus que je viens de citer] établit non seulement la supériorité du Sutra du Lotus sur le Sutra du Nirvana, mais sa supériorité sur tous les sutras de tous les mondes des Dix directions.
On peut admettre que certains, autrefois, se soient trompés sur le sens de ces passages, mais maintenant que de Grands Maîtres comme Zhiyi, Zhanlan et Saicho en ont clarifié la signification, tous ceux qui ont des yeux devraient pouvoir le comprendre. Pourtant, alors que Ennin et Enchin, de l'école Tendai, ont été eux-mêmes incapables d'en donner une interprétation correcte, comment les tenants des autres écoles pourraient-ils ne pas se tromper sur ce point?
Certains pourraient mettre ma parole en doute et se dire: "Admettons qu'il n'y ait pas de sutra supérieur au Sutra du Lotus parmi tous les sutras introduits en Chine et au Japon. Mais en Inde, et dans les palais des Rois-Dragons et des Quatre Rois du ciel, du Soleil et de la Lune, dans le ciel Trayastrimsha, ou le ciel Tushita, on dit qu'il y a des sutras aussi nombreux que les grains de sable du Gange. Parmi eux, ne pourrait-il pas y en avoir un qui soit supérieur au Sutra du Lotus?
Je répondrai que, en observant une chose, on peut en comprendre mille. C'est ce que l'on appelle connaître tout ce qui existe sous le ciel sans passer la grille de son jardin. Mais les insensés douteront encore et diront: "Je vois le ciel au sud, mais je n'ai pas vu le ciel à l'est, à l'ouest ou au nord. Peut-être le ciel, dans ces autres directions, a-t-il un soleil différent de celui que je connais?" Ou bien encore, voyant une colonne de fumée s'élever derrière les collines, même si cette fumée est parfaitement visible, parce qu'ils ne verront pas le feu lui-même, ils en concluront qu'il n'y a peut-être pas réellement de feu. Une telle question ne peut être posée que par des personnes d'une incroyance incorrigible [icchantika], en rien différentes des aveugles de naissance!
Dans le chapitre Hosshi (réf) du Sutra du Lotus, le Bouddha Shakyamuni, en prononçant, en toute sincérité, des paroles d'or, établit la supériorité relative des divers sutras qu'il enseigna pendant cinquante et quelques années en disant: "J'ai exposé d'innombrables sutras, mille, dix mille, cent millions. Parmi tous ceux que j'ai enseignés, que j'enseigne et que j'enseignerai, ce Sutra du Lotus est le plus difficile à croire et le plus difficile à comprendre."
Bien que le Sutra du Lotus ait été enseigné par le seul Bouddha Shakyamuni, tous les bodhisattvas parvenus à l'étape de togaku ou aux étapes précédentes devraient le respecter et avoir foi en lui. Car le bouddha Taho vint de l'est et témoigna de la véracité de ce Sutra, et tous les autres bouddhas venus des Dix directions se rassemblèrent et tendirent leur longue et large langue jusqu'à toucher le séjour de Brahma, tout comme le fit Shakyamuni. Après quoi, tous retournèrent dans leurs terres d'origine.
Les mots "j'ai enseigné, j'enseigne et j'enseignerai" incluent non seulement les sutras exposés par Shakyamuni au cours de cinquante ans d'enseignement, mais tous les sutras exposés par tous les bouddhas des Dix directions dans les Trois phases de la vie, sans omettre un seul caractère ou un seul point. C'est par rapport à tous ceux-là que le Sutra du Lotus est proclamé suprême. A ce moment-là, tous les bouddhas des Dix directions ont manifesté leur approbation. Si, une fois rentrés dans leurs terres respectives, ils avaient dit à leurs disciples qu'il y avait en fait un sutra supérieur au Sutra du Lotus, comment leurs disciples auraient-ils pu les croire?
A ceux qui, sans l'avoir jamais vu de leurs propres yeux, se demanderaient s'il ne pourrait y avoir un sutra supérieur au Sutra du Lotus, quelque part en Inde ou dans les palais des Rois-Dragons, des Quatre Rois du ciel, de Nitten ou de Gatten, je répondrais ceci: Bonten et Taishaku, les divinités Nitten et Gatten, les Quatre Rois du ciel et les Rois-Dragons n'étaient-ils pas présents dans l'Assemblée devant laquelle Shakyamuni enseigna le Sutra du Lotus? Si Nitten, Gatten et les autres divinités disaient: "En effet, il y a un sutra supérieur au Sutra du Lotus, mais vous ne le connaissez pas", Nitten et Gatten proféreraient d'énormes mensonges!
Dans ce cas, je le leur reprocherais, en leur disant: "Nitten et Gatten, si vous résidez au ciel et non sur terre comme nous, et si vous n'en tombez jamais, c'est parce que vous observez strictement le précepte de ne jamais mentir. Mais si vous proférez maintenant ce grand mensonge qu'il existe un sutra supérieur au Sutra du Lotus, j'en suis persuadé, avant même que n'arrive le kalpa de déclin, vous viendrez vous écraser sur la terre. Pire, la terre s'ouvrira et vous tomberez jusqu'au fin fond de la grande citadelle de l'enfer avici entourée de murailles de fer Cet enfer est situé au niveau le plus bas du Monde des Trois Plans. On le disait entouré de sept murailles de fer, ce qui symbolise le fait que ceux qui y sont prisonniers ne peuvent pas échapper à leurs souffrances! Si vous dites pareils mensonges, rien ne vous autorise à briller un seul instant de plus au ciel, ni à tourner autour de la terre et de ses quatre continents!" Voilà en quels termes je les blâmerais.
Pourtant, des hommes réputés pour leur sagesse, considérés comme de grands maîtres, et des lettrés éminents tels que Cheng-guan, de l'école Kegon, ou Shan-wu-wei, Jin-gang-zhi, Pukong
(Amoghavajra), Kukai, Ennin et Enchin, de l'école Shingon, proclament que les sutras Kegon et Vairocana sont supérieurs au Sutra du Lotus. Il ne m'appartient pas d'être juge en ce domaine mais, à la lumière des principes les plus élevés du bouddhisme, de tels hommes ne semblent-ils pas les ennemis jurés du Bouddha? Ils sont plus malfaisants encore que Devadatta et Kokalika. Leurs crimes sont encore plus graves que ceux de Mahadeva et du Brahmane Grand-Arrogance. Et ceux qui ont foi dans les enseignements de ces maîtres fourbes sont eux aussi véritablement effrayants.
Question : Osez-vous donc réellement affirmer que Cheng-guan, de l'école Kegon, Jizang de l'école Sanron, Ci-en, de l'école Hosso, et Shan-wu-wei et les autres, jusqu'à Kukai, Ennin et Enchin, de l'école Shingon, sont les ennemis du Bouddha?
Réponse : C'est une question très importante, un point déterminant dans la compréhension du bouddhisme. En étudiant le texte du Sutra, je découvre que quiconque déclare qu'il existe un sutra supérieur au Sutra du Lotus ne peut échapper au crime d'opposition au Dharma. Par conséquent, d'après le Sutra, une personne de ce genre [telle que Cheng-guan et tous les autres] doit être considérée comme l'ennemi du Bouddha. Et si, par peur, j'omets de souligner ce point, les distinctions établies entre les divers sutras en fonction de leurs mérites respectifs n'auront servi à rien.
Si, impressionné par ces Grands-maîtres du passé, je me contentais de dénoncer leurs disciples d'aujourd'hui comme ennemis du Bouddha, les adeptes actuels de leurs différentes écoles auraient beau jeu de dire: "Lorsque nous affirmons que le Sutra Vairocana est supérieur au Sutra du Lotus, ce n'est pas invention de notre part. C'est la doctrine enseignée par les patriarches de notre école. Peut-être ne les égalons-nous pas dans l'observance rigoureuse des préceptes, ni en sagesse, en intelligence ou par notre position sociale, mais nous ne nous écartons jamais, si peu que ce soit, des principes qu'ils nous ont enseignés." Et dans ce cas, il faudrait bien admettre qu'ils ne seraient coupables d'aucune faute.
Si, d'autre part, sachant que ce sont les maîtres fondateurs de ces écoles qui ont commis de graves erreurs, par crainte des réactions dans la société, je renonçais à le dire, alors, je trahirais ce décret du Bouddha: "Il devra transmettre tous les enseignements sans en dissimuler un seul, au risque même de sa vie (note)."
Que faire? Si je parle, je devrai affronter la redoutable opposition du plus grand nombre. Mais, si je me tais, comment pourrai-je échapper à la punition [encourue par celui qui transgresse un décret] du Bouddha? Que j'avance ou que je recule, ma route est barrée.
Peut-être cela n'a-t-il rien d'étonnant. Car, il est dit dans le Sutra du Lotus: "Puisque haines et jalousies envers ce Sutra abondent déjà du vivant du Bouddha, cela ne sera-t-il pas pire encore dans le monde après son trépas?"S.L. chapitre X - Maître de la Loi (Hosshi ) et ailleurs "Beaucoup lui seront hostiles et il sera extrêmement difficile de croire."S.L. chapitre XIV - Pratiques paisibles (Anrakugyo)
Quand le Bouddha Shakyamuni fut conçu par sa mère, la reine Maya, en voyant l'enfant qui était dans son sein, le Démon du sixième Ciel se dit: "Mon ennemi juré, celui qui possède l'épée acérée du Sutra du Lotus, a été conçu. Avant qu'il naisse, il faut que je parvienne à le détruire!" Le démon se transforma donc en savant médecin, et parvint à pénétrer dans le palais du roi Shuddhodana en disant : "Je suis un médecin expérimenté et j'apporte un excellent remède qui permet d'accoucher dans les meilleures conditions possibles." Et il tenta ainsi d'empoisonner la reine.
Après la naissance du Bouddha, le démon fit pleuvoir des pierres sur lui et mit du poison dans son lait. Plus tard, lorsque le Bouddha Shakyamuni eut quitté le palais [pour mener la vie d'un religieux], le démon prit la forme d'un serpent noir et venimeux qui tenta de lui barrer la route. En d'autres occasions, il s'empara du corps de personnes mauvaises comme Devadatta, Kokalika, le roi Virudhaka et le roi Ajatashatru, les incitant à faire tomber un gros rocher sur le Bouddha qui le blessa et fit couler son sang, à tuer de nombreux membres du clan des Shakya, ou à assassiner ses disciples.
Ces grandes persécutions eurent lieu dans un passé lointain afin d'empêcher le Bouddha, Honoré du Monde, d'enseigner le Sutra du Lotus. Le Sutra les désigne par les mots: "Puisque haines et jalousies abondent déjà du vivant du Bouddha..."
A ces persécutions qui se produisirent longtemps avant que le Bouddha n'enseigne le Sutra du Lotus s'en ajoutèrent d'autres plus tard, lorsqu'il exposa le Sutra lui-même. [Ce furent les doutes (note) qui s'élevèrent lorsque Shakyamuni révéla que] pendant quarante et quelques années, Shariputra, Maudgalyayana et les grands bodhisattvas avaient été en fait de Grands ennemis s'opposant à la propagation du Sutra du Lotus (note)
Mais il est dit dans le Sutra: "Cela ne sera-t-il pas pire encore dans le monde après son trépas?" Ainsi, ce texte nous enseigne que, plus tard, après la mort du Bouddha, apparaîtront inévitablement des persécutions et des difficultés plus grandes et plus redoutables encore que celles qui se produisirent de son vivant. Si de telles épreuves, même pour le Bouddha, furent difficiles à endurer, comment un simple mortel pourrait-il supporter des persécutions encore plus graves?
Quelles persécutions pourraient être plus terribles que l'énorme rocher de 3 jo de long (9 m) et de 1 jo et 6 shaku de large (4,80 m) que Devadatta lança sur le Bouddha, ou que l'éléphant ivre que le roi Ajatashatru lâcha sur lui? Celui qui, sans avoir commis aucun crime, se trouve sans cesse en butte à des persécutions plus graves que celles subies par le Bouddha de son vivant, sans aucun doute, il est bien le Pratiquant du Sutra du Lotus, après la disparition du Bouddha.
Les successeurs du Bouddha appartenaient aux Quatre rangs de saints; ils étaient les envoyés du Bouddha. Pourtant, le bodhisattva Aryadeva fut tué par un brahmane, le vénérable Aryasimha fut décapité par le roi Dammira; Buddhamitra dut se tenir pendant douze ans sous un drapeau rouge avant d'attirer l'attention de son souverain, et le bodhisattva Nagarjuna resta de même pendant sept ans sous un drapeau semblable. Le bodhisattva Ashvaghosha fut vendu à un pays ennemi pour trois cent mille pièces et l'érudit Manoratha mourut de chagrin. Voilà des exemples de malheurs qui advinrent au cours des mille ans du Dharma correct.
Venons-en maintenant aux premiers cinq cents ans de l'époque du Dharma formel, soit mille cinq cents ans après la mort du Bouddha. En ce temps-là vécut en Chine un homme sage, que l'on appela d'abord Zhiyi, et plus tard, le sage Grand-maître Tiantai. Résolu à propager le véritable sens du Sutra du Lotus, il étudia attentivement les enseignements de ses prédécesseurs. Avant lui, des milliers et des milliers de sages avaient défendu des opinions diverses concernant les enseignements exposés par le Bouddha de son vivant, mais, dans l'ensemble, ils s'étaient regroupés en dix écoles ou traditions, les Trois écoles [de la Chine] du Sud et les Sept écoles [de la Chine] du nord. L'une d'elles était prééminente. C'était la troisième des trois écoles du Sud, la doctrine du Maître du Dharma Fayun, du temple
Guang-zhe-si.
Fayun avait divisé les enseignements exposés par le Bouddha de son vivant en cinq périodes. Parmi les enseignements de ces cinq périodes, il avait choisi trois sutras : le Sutra Kegon, le Sutra du Nirvana et le Sutra du Lotus [et les avait classés par ordre de supériorité et de profondeur.] Selon lui, entre tous, le Sutra Kegon occupait la première place, ce qui le rendait comparable au souverain d'un royaume. Le Sutra du Nirvana venait en deuxième position, semblable à un régent ou à un Premier ministre, et le Sutra du Lotus était troisième, au même rang que les nobles de la cour. Il considérait que tous les autres sutras leur étaient inférieurs, comparables à de simples sujets.

Fayun était par nature d'une grande sagesse. Non seulement avait-il étudié sous la direction de grands maîtres tels que Huiguan, Huiyen, Sengrou et Huici, mais il avait réfuté les doctrines de plusieurs maîtres des écoles du Nord et du Sud, et vivait à la montagne, retiré dans une forêt où il se consacrait à l'étude du Sutra du Lotus, du Sutra du Nirvana et du Sutra Kegon.
[En conséquence,] l'empereur Wu de la dynastie Liang le convoqua à la cour et lui fit construire, sur le site du palais, le temple
Guang-zhe-si, lui rendant ainsi un très grand hommage. Lorsque Fayun enseignait le Sutra du Lotus, des fleurs pleuvaient du ciel, tout comme cela s'était déjà produit du vivant du Bouddha Shakyamuni.
En la cinquième année de l'ère Tianjian (506), il y eut une grande sécheresse. L'empereur demanda au Maître du Dharma Fayun un cours sur le Sutra du Lotus. Lorsqu'il arriva aux vers du chapitre Yakuso yu (réf) : "La pluie, en toute impartialité, tombe dans les quatre directions", une pluie douce se mit à tomber du ciel. L'empereur fut à ce point confondu d'admiration qu'il le nomma sur-le-champ supérieur des moines (sojo) et que lui-même le servit comme les diverses divinités servent le dieu Taishaku et comme les gens du peuple considèrent leur souverain, avec un respect mêlé de crainte. De plus, quelqu'un eut dans un rêve la révélation que Fayun enseignait le Sutra du Lotus depuis l'époque du bouddha Nichigatsu Tomyo dans un lointain illimité.
Fayun écrivit des commentaires en quatre volumes sur le Sutra du Lotus. Dans ces commentairesAllusion probable au Hokke Giki (Annotations sur le Sutra du lotus) en huit volumes de Fayun, bien que les deux citations reprises ici ne se trouvent pas dans ce commentaire, il affirma: "Ce sutra n'est pas vraiment suprême" et il en parla comme d'un "moyen exceptionnel". Il voulait dire par là que le Sutra du Lotus ne révèle pas entièrement la vérité du bouddhisme.
Est-ce parce que les enseignements de Fayun avaient reçu l'approbation du Bouddha que pluie et fleurs tombèrent du ciel sur lui? En tout cas, à cause de ces phénomènes extraordinaires, le peuple de Chine en vint à croire que le Sutra du Lotus était peut-être inférieur aux sutra Kegon et du Nirvana. Ces commentaires de Fayun finirent par être acceptés dans les royaumes de Sillaen Corée, Paekche et Koguryoen Corée, ainsi qu'au JaponParce que le Hokke Gisho, un commentaire du Sutra du lotus attribué au prince Shotoku, s'appuie sur le Hokke Giki de Fayun, où les gens finissaient en général par adopter les opinions [qui prévalaient en Chine.]
Peu de temps après la mort de Fayun, dans les dernières années de la dynastie Liang, et au début de la dynastie Chen
, un jeune moine apparut, connu sous le nom de Maître du Dharma Zhiyi. C'était un disciple du Grand-maître Huisi. Peut-être parce qu'il désirait éclaircir certains points lui semblant étranges dans la doctrine de son maître, il se rendit dans les lieux où étaient conservés les textes et les étudia sans relâche.
Considérant le Sutra Kegon, le Sutra du Nirvana et le Sutra du Lotus comme les plus dignes d'attention, parmi ces trois sutras, il étudia plus particulièrement le Sutra Kegon. De plus, il compila un livre d'actes de dévotion Le quatrième volume du Kokusei Hyakuroku (Les cent recueils du Grand Maître Zhiyi) énonce des formes de pratique, de jour et de nuit, adressées au bouddha Vairocana et à d'autres bouddha. [en l'honneur du bouddha Vairocana du Sutra Kegon] et, jour après jour, il approfondit sa compréhension de ce sutra. Les gens de son époque pensèrent qu'il agissait ainsi parce qu'il considérait le Sutra Kegon comme le plus important de tous les sutras. Mais en fait, c'est parce qu'il avait des doutes sérieux concernant l'affirmation de Fayun donnant la priorité au Sutra Kegon, la deuxième place au Sutra du Nirvana et la troisième au Sutra du Lotus. Il désirait donc étudier de manière plus précise le Sutra Kegon.
Lorsque ses recherches furent terminées, il conclut que, parmi tous les sutras, le Sutra du Lotus méritait la première place, le Sutra du Nirvana la deuxième et le Sutra Kegon, la troisième.
Il constata également à regret que, bien que les enseignements sacrés du Bouddha aient été propagés à travers toute la Chine, ils n'avaient pas su apporter de bienfaits à ses habitants mais les avaient, au contraire, égarés dans les mauvaises voies de l'existence. Il en conclut que cela était dû aux erreurs de ceux qui les avaient enseignés.
Si les dirigeants d'un pays affirment aux gens du peuple que l'est est en réalité l'ouest, ou que le ciel est la terre, le peuple, acceptant leurs affirmations, aura tendance à les croire.
Si, par la suite, une personne de condition modeste s'avance pour leur dire que ce qu'ils avaient pris pour l'ouest était en fait l'est, ou que ce qu'ils avaient cru être le ciel était en réalité la terre, non seulement ils refuseront de le croire, mais ils le maudiront et l'attaqueront en prenant le parti de leurs dirigeants.
Zhiyi se demanda que faire. Il sentit qu'il ne pouvait continuer à se taire. Il déclara ouvertement que Fayun, du temple
Guang-zhe-si, pour avoir commis des offenses au Dharma correct, était tombé en enfer. En entendant cela, les maîtres bouddhistes du Nord et du Sud se levèrent comme des frelons en colère et fondirent sur Zhiyi comme une nuée de corbeaux.
Certains voulaient lui briser la tête, d'autres l'exiler à l'étranger. En apprenant cela, le souverain de la dynastie Chen
Tch'en  (557 - 589) convoqua plusieurs maîtres bouddhistes du Nord et du Sud et leur ordonna de débattre avec Zhiyi en sa présence. De nombreux moines vinrent, tels que Huiyong, disciple de Fayun, et Fasui, Huikuang et Huiheng, au total plus de cent, tous surveillants des moines (sozu), supérieurs des moines, ou d'un rang encore plus élevé. Ils firent assaut de médisance à l'égard de Zhiyi, fronçant les sourcils, lui jetant des regards furieux et frappant dans leurs mains avec colère.
Zhiyi, tout en restant modestement assis, bien en dessous des autres, ne manifesta aucune émotion et ne fit aucun écart de langage. Au contraire, avec calme et dignité, il prit note de chacune des accusations portées contre lui par les divers moines et parvint à les réfuter l'une après l'autre. Puis il entreprit de contre-attaquer, en disant: "Selon les enseignements de Fayun, le Sutra Kegon mérite la première place, le Sutra du Nirvana, la deuxième, et le Sutra du Lotus, la troisième. Dans quel sutra en trouve-t-on la preuve? Je vous en prie, citez un passage où cela apparaisse de manière claire et certaine!" [Pris de court,] les autres moines baissèrent la tête et blêmirent, incapables de répondre un seul mot.
Il continua à les presser de questions en disant: "Dans le Sutra Muryogi, le Bouddha mentionne qu'il a "jusqu'alors exposé les douze catégories des sutras Hodo, le Daichido ron et le Sutra Kegon, qui émane de la méditation (du Bouddha) de l'impression sur l'océan." Ainsi, le Bouddha lui-même cite le Sutra Kegon et dénie sa valeur en disant, à propos des sutras exposés avant le Sutra Muryogi, "Je n'ai pas encore révélé la vérité". Si, dans le Sutra Muryogi, qui est inférieur au Sutra du Lotus, le Sutra Kegon est réfuté de cette manière, alors sur quoi peut-on fonder l'affirmation que le Sutra Kegon est le plus essentiel des enseignements exposés par le Bouddha de son vivant? Si vous voulez prouver la justesse de l'enseignement de votre maître, produisez-donc, je vous le demande, un texte capable de contredire le passage du Sutra Muryogi que je viens de citer!
"Quel passage de sutra vous autorise à affirmer que le Sutra du Nirvana est supérieur au Sutra du Lotus? Dans le quatorzième volume du Sutra du Nirvana, les mérites du Sutra du Nirvana sont comparés à ceux des sutras des périodes Kegon, Agon, Hodo et Hannya, mais on ne trouve nulle part mentionné qu'il est supérieur au Sutra du Lotus. "Précédemment, par contre, dans le neuvième volume de ce même sutra, les mérites relatifs des sutras du Nirvana et du Lotus sont très clairement énoncés: "Au moment où ce Sutra [du Nirvana] est exposé... il a déjà été prédit dans le Sutra du Lotus que les huit mille auditeurs-shravakas atteindront la boddhéité, prédiction annonçant une grande récolte. Ainsi la récolte d'automne est terminée et a été engrangée pour l'hiver. [Maintenant], il ne reste plus que quelques glanes à récolter."
"Ce passage montre clairement que les autres sutras constituaient le travail du printemps et de l'été, alors que le Sutra du Nirvana et le Sutra du Lotus représentent la maturation et la fructification. Mais, alors que le Sutra du Lotus est semblable à une grande fructification, ou à une récolte faite à l'automne et engrangée pour l'hiver, le Sutra du Nirvana est semblable au ramassage des épis oubliés qui a lieu à la fin de l'automne et au début de l'hiver.
"Dans ce passage, le Sutra du Nirvana reconnaît en fait son infériorité par rapport au Sutra du Lotus. Et le Sutra du Lotus parle des sutras déjà enseignés par le passé, actuellement enseignés, et qui seront enseignés à l'avenir. De cette manière, le Bouddha indique que le Sutra du Lotus est supérieur, non seulement aux sutra précédents, ainsi qu'à ceux qu'il enseigne simultanément, mais aussi aux sutra qu'il enseignera plus tard.
"Puisque le vénérable Shakyamuni s'est exprimé si clairement, quelle place reste-t-il pour le doute? Cependant, parce qu'il se préoccupait de ce qui pourrait se passer après sa mort, il résolut de faire venir le bouddha Taho de sa terre du Trésor de pureté, à l'est, afin qu'il témoigne de la véracité de ses dires. Le bouddha Taho sortit donc des profondeurs de la terre et confirma ainsi la véracité du Sutra du Lotus: "Tout ce que vous [Bouddha Shakyamuni] avez exposé est la vérité." S.L. chapitre XII - Devadatta (Daibadatta)De plus, divers bouddhas des Dix directions qui étaient des émanations du Bouddha Shakyamuni se sont rassemblés et ont tiré leurs longues et larges langues jusqu'à ce que leur extrémité touchât le séjour de Brahma, et le Bouddha Shakyamuni a fait de même, pour témoigner de la véracité de ses enseignements.
"Après quoi, le bouddha Taho se retira dans sa terre du Trésor de pureté, et les divers bouddhas, émanations de Shakyamuni, rentrèrent dans leurs terres respectives des Dix directions. Puis, alors que ni le bouddha Taho ni les émanations [du Bouddha Shakyamuni] n'étaient présents, le vénérable Shakyamuni exposa le Sutra du Nirvana. S'il avait prétendu que le Sutra du Nirvana était supérieur au Sutra du Lotus, ses disciples auraient-ils véritablement pu le croire?"
C'est de cette manière que le Grand-maître Zhiyi les admonesta. On aurait dit la lumière éclatante du soleil et de la lune frappant les yeux des asura, ou l'épée du roi de Han, posée sur le cou de ses barons, si bien que ses opposants fermèrent les yeux et baissèrent la tête. Par son comportement, Zhiyi ressemblait au roi des animaux, à un lion dont le rugissement fait fuir les renards et les lapins, à un faucon ou à un aigle fondant sur des pigeons ou des faisans.
Ainsi, le fait que le Sutra du Lotus était supérieur aux sutra Kegon et Nirvana fut largement admis, non seulement dans toute la Chine mais aussi dans les cinq régions de l'Inde. Les traités de l'Inde concernant le bouddhisme du Mahayana aussi bien que du Hinayana étaient inférieurs à la doctrine de Zhiyi, et les habitants de ce pays firent son éloge, en disant qu'il était le Bouddha Shakyamuni venu en ce monde une deuxième fois et que le bouddhisme allait désormais renaître.
Puis le Grand-maître Zhiyi mourut et les dynasties Chen et Shui disparurent, remplacées par la dynastie Tang. Le Grand-maître Guanding (Tchang-ngan) [successeur de Zhiyi] mourut à son tour si bien que le bouddhisme de Zhiyi, de moins en moins étudié, fut bien près de disparaître.
Plus tard, sous le règne de l'empereur Taizong, apparut un moine que l'on appela le Savant Maître Xuanzang. Il se rendit en Inde dans la troisième année de l'ère Zhenguan (629) et rentra dans la dix-neuvième année de la même ère (645). Au cours de son voyage, il étudia le bouddhisme de manière approfondie en Inde, et à son retour il introduisit en Chine l'école connue sous le nom de Hosso.
Cet enseignement est aussi différent de celui de l'école de Zhiyi que le feu de l'eau. Xuanzang
apporta avec lui des ouvrages tels que le Sutra Jimmitsu, le Yuga Ron et le Yuishiki Ron que Zhiyi ne connaissait pas et proclama que, bien que le Sutra du Lotus soit supérieur aux autres sutras, il était inférieur au Sutra Jimmitsu. Puisque c'était un texte que Zhiyi n'avait jamais vu, ses adeptes des époques ultérieures, qui manquaient de sagesse et de connaissances, eurent tendance à croire cette allégation.
L'empereur Taizong était un souverain d'une grande sagesse, mais il accordait la plus totale confiance aux enseignements de Xuanzang. Par conséquent, même si certains avaient eu envie de le contredire, comme trop souvent en pareil cas, intimidés par l'autorité impériale, ils n'osèrent pas le faire.
Aussi regrettable que cela puisse être, c'est ainsi que le Sutra du Lotus fut écarté. Xuanzang enseignait que si les personnes ont la capacité de comprendre les Trois Véhicules, alors le Véhicule unique n'est rien de plus qu'un moyen destiné à les instruire, et les Trois Véhicules sont le véritable chemin vers l'Eveil ; il enseignait aussi la théorie des Cinq natures.
Ces nouveaux enseignements venaient d'Inde mais on aurait pu croire que des enseignements non bouddhiques envahissaient la Chine. Le Sutra du Lotus fut considéré comme un simple moyen et le Sutra Jimmitsu déclaré seul véritable. Le témoignage de Shakyamuni, Taho et des autres bouddhas des Dix directions fut totalement ignoré et, au lieu de cela, Xuanzang et son disciple Ci-en furent considérés comme des bouddhas vivants.
Par la suite, sous le règne de l'impératrice Wu, apparut un moine appelé maître du Dharma Fazang qui, furieux des attaques lancées autrefois par le Grand-maître Zhiyi contre le Sutra Kegon, fonda une nouvelle école qu'il appela Kegon. Pour cela, il utilisa une nouvelle traduction du Sutra Kegon Le trentième fascicule du Sutra Kegon traduit par Shikshananda sous la dynastie Tang et s'en servit pour compléter la version critiquée par Zhiyi. Cette école déclarait que le Sutra Kegon est la "racine", l'enseignement fondamental du Bouddha, alors que le Sutra du Lotus n'en est que la branche, l'enseignement secondaire.
En résumé, les maîtres du nord et du sud [de la Chine, tels que Fayun qui précéda Zhiyi] donnaient la première place au Sutra Kegon, la deuxième au Sutra du Nirvana et la troisième au Sutra du Lotus. Le Grand-maître Zhiyi avait établi que le Sutra du Lotus était le sutra le plus élevé, que le Sutra du Nirvana venait ensuite et, en troisième lieu, le Sutra Kegon. La nouvelle école Kegon, elle, plaçait le Sutra Kegon en premier, le Sutra du Lotus en deuxième et le Sutra du Nirvana en troisième.
Puis, sous le règne de l'empereur Xuan-Zong, le savant maître Shan Wuwei voyagea jusqu'en Inde et rapporta les sutras Vairocana et Soshitsuji. Plus tard, le Savant Maître Jin-gang-zhi introduisit le Sutra Kongocho.
Jin-gang-zhi avait, par ailleurs, un disciple que l'on appelait le Savant Maître Pukong
(Amoghavajra). Ces trois hommes étaient indiens, issus de familles nobles et d'un caractère bien différent des moines chinois. Les doctrines qu'ils enseignèrent firent une forte impression parce qu'elles comportaient des mudra et des mantra-dharani, éléments inconnus en Chine depuis l'introduction du bouddhisme à l'époque des Han postérieurs. Devant ce nouveau bouddhisme qui semblait si élevé, l'empereur inclina la tête et le peuple joignit les mains, en signe de révérence.
Ces maîtres enseignaient que, quels que soient leurs mérites respectifs, les sutras Kegon, Jimmitsu, Hannya, Nirvana et le Sutra du Lotus étaient tous des enseignements exotériques, des enseignements du Bouddha Shakyamuni. Par contre, le Sutra Vairocana qu'ils venaient d'introduire représentait, selon eux, les paroles royales de Vairocana, le roi du Dharma. Les autres sutras n'étaient que des dizaines de milliers de mots prononcés par des personnes ordinaires alors que ce sutra était l'unique déclaration d'un empereur, fils du ciel. Jamais des ouvrages comme le Sutra Kegon ou le Sutra du Nirvana ne pourraient parvenir, même en s'aidant d'une échelle, à s'élever jusqu'au sommet du Sutra Vairocana. Seul le Sutra du Lotus offrait quelques ressemblances avec le Sutra Vairocana.
Mais [selon eux] le premier avait été exposé par le Bouddha Shakyamuni et n'exprimait que la vérité perçue par un homme ordinaire, tandis que le Sutra Vairocana exposait la vérité révélée par un fils du ciel. Par conséquent, même si parfois les mots semblaient les mêmes, il y avait, entre les personnes qui les avaient prononcés, autant de différence qu'entre les nuages dans le ciel et la boue sur la terre. Ces sutras étaient aussi différents que le reflet de la lune sur une eau boueuse ou sur une eau limpide. Tous deux reflétaient la lune, mais il y avait une grande différence dans la pureté de l'eau qui renvoyait ce reflet.
Voilà ce que ces hommes affirmaient, et personne n'entreprit d'établir le bien-fondé de telles affirmations, si bien que les écoles bouddhiques finirent toutes par suivre cette [nouvelle] école appelée Shingon.
Après la mort de Shan-Wuwei et Jingang-Zhi, Pukong fit un voyage en Inde et rapporta en Chine un traité appelé Bodaishin Ron, et l'école Shingon exerça une influence encore plus grande.
Mais, [dans l'école de Zhiyi] apparut un moine appelé le Grand-maître Zhanlan (Miao-lo). Bien que né deux cents ans après le Grand-maître Zhiyi, il était d'une sagesse exceptionnelle et comprenait avec clarté les enseignements. Il perçut ainsi que l'essentiel des commentaires de Zhiyi consistait à établir la supériorité du Sutra du Lotus sur le Sutra Jimmitsu et sur l'école Hosso - introduits en Chine après la mort de Zhiyi -, ainsi que sa supériorité sur l'école Kegon et sur l'école Shingon basée sur son Sutra Vairocana, deux écoles établies précédemment en Chine.
Jusque-là, soit parce que les disciples de Zhiyi n'étaient pas assez sages pour discerner le vrai du faux, soit parce qu'ils redoutaient les autres ou les autorités, aucun n'avait osé dire quoi que ce soit. La compréhension correcte de ces enseignements était visiblement sur le point de se perdre, et les erreurs et les hérésies communément admises étaient plus graves encore que celles des écoles du Nord et du Sud [en Chine] aux époques antérieures aux dynasties Chen et Shui. Zhanlan compila donc en trente volumes ses commentaires [sur l'oeuvre de Zhiyi], connus sous le nom de Guketsu, Shakusen et Shoki. Ces trente volumes, non seulement servirent à éliminer les répétitions dans l'oeuvre de Zhiyi et à élucider les points obscurs, mais ils réfutèrent d'un trait les écoles Hosso, Kegon et Shingon que n'avait pu réfuter Zhiyi parce qu'elles n'existaient pas de son vivant.
Venons en maintenant au Japon. Au cours du règne du trentième souverain, l'empereur Kimmei, le treizième jour du dixième mois de la treizième année de son règne (552), signe cyclique mizunoe-saru, un exemplaire des écrits bouddhiques et une statue du Bouddha Shakyamuni furent apportés au Japon en provenance de Paekche. Sous le règne de l'empereur Yomei, le prince héritier Shotoku commença l'étude du bouddhisme. Il envoya un dignitaire de la cour, Wake no Imoko, en Chine avec pour mission de rapporter l'exemplaire du Sutra du Lotus en un volume qui lui avait appartenu dans une vie antérieure Ce récit apparaît dans le Genko Shakusho, une histoire du boudddhisme au Japon par Kokan Shiren La tradition voudrait aussi que, dans une vie précédente, Shotoku ait été le maître de Zhiyi et exprima sa détermination d'honorer et de protéger ce Sutra. Par la suite, sous le règne du trente-septième empereur, Kotoku, les écoles Sanron, Kegon, Hosso, Kusha et Jojitsu furent introduites au Japon, et, sous le règne du quarante-cinquième empereur Shomu, ce fut le tour de l'école Ritsu, ce qui porta au total à six le nombre de ces écoles. Mais, depuis le règne de l'empereur Kotoku jusqu'au règne du cinquantième souverain, l'empereur Kammu, soit pendant une période de cent vingt ans au cours de laquelle régnèrent quatorze souverains, les écoles Tendai et Shingon n'étaient pas encore introduites.
Sous le règne de l'empereur Kammu, un jeune moine du nom de Saicho, disciple de Gyoho, administrateur des moines du temple Yamashina-dera, étudia en profondeur les enseignements de l'école Hosso et des cinq autres mentionnées plus haut. Mais il sentit qu'aucune d'elles n'avait acquis une compréhension correcte du bouddhisme. Il découvrit alors un commentaire du Maître du Dharma Fazang, de l'école Kegon, sur le Kishin Ron dans lequel il trouva des citations d'ouvrages du Grand-maître Zhiyi. Ces ouvrages lui parurent d'un très grand intérêt, mais Saicho ne savait même pas s'ils avaient été introduits au Japon.
Lorsqu'il demanda où les trouver, on lui répondit qu'un moine du nom de Ganjin, du temple Long-xing-si au Yang-Zhou en Chine, avait étudié les enseignements de Zhiyi et qu'il avait été le disciple du maître des préceptes Daoxian
. Il vint au Japon à la fin de l'ère Tempyo-Shoho (753) et s'employa à transmettre les règles de vie monastique du Hinayana. Il avait apporté avec lui divers ouvrages de Zhiyi mais n'avait pas essayé de les faire connaître. Tout cela [répondit-on à Saicho,] s'était produit au cours du règne du quarante-cinquième souverain, l'empereur Shomu.
Lorsque Saicho demanda à voir ces textes, on les lui présenta. Dès la première lecture, il eut l'impression de sortir de l'ivresse des illusions concernant la vie et la mort. Et lorsqu'il se mit à examiner les doctrines de base des six écoles à la lumière de ces écrits, il lui apparut clairement que toutes commettaient des erreurs doctrinales.
Il se jura immédiatement de réagir en se disant: "Si le peuple du Japon soutient ceux qui s'opposent au Dharma correct, le pays va sûrement sombrer dans le chaos!" Il réfuta donc les six écoles, et, ce faisant, provoqua la colère des Grands Maîtres de ces écoles et des Sept temples principaux [de Nara] qui s'agitèrent comme des frelons en colère et se précipitèrent, comme un vol de corbeaux, vers la capitale. Le pays tout entier en fut affecté.
Les adeptes des Six écoles et des Sept temples principaux ressentaient [à l'égard de Saicho] une haine de plus en plus intense. Mais, le dix-neuvième jour du premier mois de la vingt et unième année de l'ère Enryaku (802), l'empereur Kammu se rendit au temple Takao-dera et invita quatorze moines éminents - Zengi, Shoyu, Hoki, Chonin, Kengyoku, Ampuku, Gonso, Chuen, Jiko, Gen'yo, Saiko, Dosho, Kosho et Kambin - à venir débattre [dans ce temple] avec Saicho.
Ces représentants des écoles Kegon, Sanron, Hosso et autres exposèrent la doctrine des fondateurs de leur école respective [telle qu'elle leur avait été enseignée]. Mais Saicho prit des notes sur chaque point énoncé et en fit la critique à la lumière du Sutra du Lotus, des ouvrages de Zhiyi et d'autres sutras et traités. Ses opposants furent incapables de répondre un seul mot, comme si leur bouche n'était plus que le prolongement de leur nez.
Stupéfait, l'empereur questionna Saicho en détail sur divers points. Après quoi, il promulgua un édit critiquant les quatorze hommes qui s'étaient opposés à Saicho. Ces derniers, à leur tour, rédigèrent des lettres dans lesquelles ils reconnaissaient leur défaite et s'excusaient en ces termes: "Nous, disciples des Sept temples principaux et des Six écoles... avons compris pour la première fois l'enseignement suprême." Ils continuaient ainsi: "Depuis les débuts de la propagation [du bouddhisme au Japon] par le prince Shotoku, il y a plus de deux cents ans, de nombreux sutra et traités ont été largement commentés, et la supériorité relative des uns par rapport aux autres a souvent été discutée mais, jusqu'à présent, quantité de doutes n'étaient toujours pas écartés. De plus, pendant cette période, la doctrine parfaite et élevée du Dharma merveilleux n'avait jamais encore été correctement expliquée et propagée."
Ils dirent également : "Maintenant prend fin la polémique qui depuis si longtemps oppose l'école Sanron à l'école Hosso. Elle a perdu toute substance, comme de la glace qui aurait fondu. [La vérité apparaît.] Tout s'éclaire, comme lorsque nuages et brouillards se dissipent, laissant voir le soleil, la lune et les étoiles."
Saicho, pour évaluer les enseignements de ses quatorze opposants, écrivit: "Chacun de vous ne s'appuie que sur le seul écrit de sa propre école et, bien que vous battiez les tambours du Dharma dans les vallées profondes, les maîtres aussi bien que leurs auditeurs continuent à s'égarer dans les voies des Trois Véhicules. Vous brandissez, du haut des sommets les plus élevés, la bannière de la doctrine qui veut que maîtres et disciples soient libérés des entraves du Monde des Trois Plans, mais vous persistez à emprunter la voie selon laquelle il faut des kalpa pour atteindre la boddhéité. Vous confondez les trois sortes de chariots [les enseignements provisoires] avec le Char tiré par un grand boeuf blanc qui se trouve devant la porte (note). Comment pourriez-vous atteindre la première étape de sécurité et parvenir à l'Eveil en ce monde semblable à une maison en feu?"
Les deux dignitaires Wake no Hiroyo et Matsuna deux fils de Wake no Kiyomaro, un personnage officiel du début de la période Heian (794-1185). En 802, sur ordre de l'empereur, ils réunirent, au mont Tako, quatorze moines savants des sept temples principaux de Nara pour débattre avec Saicho. Par la suite, ils aidèrent Saicho à fonder l'école Tendai-Hokke [présents au débat], déclarèrent: "Grâce à Huisi, le Dharma merveilleux du Pic du Vautour a été dévoilée et Zhiyi a révélé le merveilleux Éveil du mont
Dasule lieu où Zhiyi étudia sous la direction de Huisi et où il se serait éveillé à la vérité du Sutra du lotus. Mais nous regrettons que jusqu'à présent le Véhicule unique du Sutra du Lotus ait été dissimulé par les enseignements provisoires et que le principe de l'unification des Trois Vérités principe expliquant les trois principes de non-substantialité, d'existence temporaire et de Voie du milieu comme un tout, chacune de ces "vérités" contenant en elle les trois autres n'ait pas encore été rendu manifeste."
Les quatorze maîtres firent le commentaire suivant: "Zengi et les autres [moines de notre groupe] ont eu la grande chance d'entendre ces enseignements rares grâce à des liens créés par le passé. Sans de profonds liens karmiques, comment aurions-nous pu naître en cette époque sacrée?"
Ces quatorze hommes avaient, par le passé, transmis les enseignements des divers patriarches chinois et japonais de leur école respective, tels que Fazang et Shinjo de l'école Kegon, Jizang et Kanroku de l'école Sanron, Ci-en et Dosho de l'école Hosso, ou Daoxuan et Ganjin de l'école Ritsu. Bien que les récipients contenant l'eau de la doctrine eussent changé de génération en génération, l'eau restait la même.
Mais, en se convertissant à la doctrine du Sutra du Lotus telle que l'avait enseignée Saicho, le Grand-maître Saicho, ils abandonnèrent les doctrines erronées qu'ils avaient soutenues jusqu'alors. Comment peut-on alors, des années plus tard, affirmer que les sutras Kegon, Hannya ou Jimmitsu sont supérieurs au Sutra du Lotus?
Ces quatorze hommes avaient, bien sûr, étudié les doctrines des trois écoles du Hinayana [Jojitsu, Kusha et Ritsu] mais, puisque même les trois écoles du Mahayana [Kegon, Sanron et Hosso] avaient été réfutées, il devrait être inutile de les mentionner ici. Pourtant, certains, de nos jours encore, ignorant ce fait, pensent que l'une ou l'autre de ces six écoles n'a pas subi de défaite. Ils sont comme des aveugles qui ne peuvent voir ni le soleil ni la lune, ou comme des sourds incapables d'entendre le tonnerre, et qui en concluent qu'il n'y a ni soleil ni lune dans le ciel, et qu'aucun son ne résonne dans les airs.
Venons-en maintenant à l'école Shingon. Elle fut introduite [en Chine] par Shan-Wuwei (Shubhakarasimha) sous le règne du 44e souverain, l'impératrice Gensho. Il amena le Sutra Vairocana au Japon mais retourna en Chine sans le propager. Gembo rapporta de Chine le Dainichikyo Gishaku
(Commentaire sur la signification du Sutra Vairocana) en quatorze volumes et le précepteur Tokusei, du Todai-ji, fit de même.
Le Grand-maître Saicho
étudia ces ouvrages mais il eut des doutes sur leur évaluation des mérites relatifs du Sutra du Lotus et du Sutra Vairocana. C'est pourquoi, le septième mois de la vingt-troisième année de l'ère Enryaku (804), il se rendit en Chine; il y rencontra les moines Daosui du temple Xi-ming-si et Xingman, du temple Fo-long-si, et reçut les enseignements shikan ainsi que les grands préceptes pour l'Eveil parfait et immédiat. Il rencontra également le moine Shun-xiao, du temple Ling-gang-si, et étudia sous sa direction le Shingon. Il revint au Japon le sixième mois de la vingt-quatrième année de l'ère Enryaku (805). L'empereur Kammu lui accorda une audience et fit publier un décret recommandant aux étudiants des Six écoles la pratique de shikan [la méditation du Tiantai] et de shingon [la récitation de mantra-dharani ésotériques], et incitant à les adopter dans les Sept temples principaux [de Nara].
Il y avait en Chine plusieurs théories sur la supériorité relative de ces deux enseignements, shikan et shingon. De plus, le Dainichikyo Gishaku affirme que, bien qu'ils soient équivalents en théorie, le shingon est supérieur en terme de pratique.
Le Grand-maître Saicho, cependant, réalisa qu'il s'agissait là d'une erreur de la part de Shan-Wuwei, et comprit que le Sutra Vairocana était inférieur au Sutra du Lotus. C'est pourquoi il renonça à établir une huitième école fondée sur les enseignements shingon et préféra les incorporer aux enseignements de la septième école du Japon, l'école Hokke, après leur avoir retiré le nom de Shingon-shu. Il déclara que le Sutra Vairocana devait être considéré comme un sutra supplémentaire de l'école Hokke-Tendai, et le situa au même niveau que les sutras Kegon, Sutra Daibon hannya l'un des sutra Hannya, qui expose la doctrine de la sagesse suprême et de la non-substantialité (ku) de tous les phénomèneset du Nirvana. Mais la question de savoir s'il fallait ou non établir un sanctuaire pour l'ordination selon les préceptes menant à l'Eveil parfait et immédiat, élément d'une grande importance pour le Mahayana, suscitait à l'époque de vives polémiques au Japon. C'est peut-être pour cela que le Grand-maître Saicho ne laissa pas à ses disciples d'instructions claires quant à la supériorité relative des enseignements Shingon et Tendai.
Pourtant, dans un ouvrage intitulé Ebyo Shu, il établit clairement que l'école Shingon avait volé les principes corrects de l'école Hokke-Tendai pour les incorporer à sa propre interprétation du Sutra Vairocana, afin de déclarer les deux écoles équivalentes au niveau théorique. En réalité, l'école Shingon avait donc été vaincue par l'école Hokke-Tendai.
[C'est encore plus évident si nous considérons que] après la mort de Shan-Wuwei et de Jingang-zhi, le Savant Maître [de l'école Shingon] Pukong se rendit en Inde où il rencontra le bodhisattva Nagabodhi. Nagabodhi lui apprit qu'il n'existait pas en Inde de commentaires ou de traités énonçant clairement la volonté du Bouddha, mais qu'il se trouvait en Chine un traité, oeuvre d'un nommé Zhiyi, qui permettait à tous de distinguer clairement les enseignements corrects de ceux qui ne l'étaient pas, et de saisir la différence entre doctrines complètes et incomplètes. Sa voix, lorsqu'il lui dit cela, était pleine d'admiration et il lui demanda instamment qu'un exemplaire de cet ouvrage fut envoyé en Inde.
Cette histoire fut rapportée au Grand-maître par Hanguang, disciple de Pukong, et elle est relatée par Zhanlan à la fin du dixième volume du Hokke Mongu Ki, ainsi que dans le Ebyo Shu du Grand-maître Saicho. De ce passage, il ressort clairement que le Grand-maître Saicho estimait le Sutra Vairocana inférieur au Sutra du Lotus.
Il apparaît donc que le Bouddha Shakyamuni, ainsi que les Grands-maîtres Zhiyi, Zhanlan et Saicho sont unanimes pour considérer le Sutra du Lotus comme le plus élevé de tous les sutras y compris le Sutra Vairocana. De plus, si l'on étudie attentivement le Daichido Ron, il devient évident que son auteur, le bodhisattva Nagarjuna, considéré comme le fondateur de l'école Shingon, était du même avis. Mais malheureusement, le Bodaishin Ron, ouvrage de Pukong, est pétri d'erreurs et a égaré tous ceux qui l'ont lu, provoquant la confusion qui règne actuellement.
Nous arrivons à présent à un disciple de l'administrateur des moines Gonso, du temple d'Iwabuchi, du nom de Kukai, et qui fut connu plus tard sous le nom de Kobo Daishi [Grand-maître Kobo]. Le douzième jour du cinquième mois de la vingt-troisième année de l'ère Enryaku (804), il partit pour la Chine. A son arrivée, il fit la connaissance du moine Huiguo, dont le maître appartenait à la troisième génération de la lignée Shingon, commencée par Shan-Wuwei et Jingang-zhi. De Huigo, il reçut la transmission des deux mandala du Shingon. Il rentra au Japon le vingt-deuxième jour du dixième mois de la deuxième année de l'ère de Daido (807).
Cela se passait sous le règne de l'empereur Heizei, l'empereur Kammu étant depuis peu décédé. Kukai obtint une audience de l'empereur qui lui accorda une grande confiance et se mit à suivre ses enseignements, les considérant supérieurs à tous les autres. Peu de temps après (809), l'empereur Heizei céda le trône à l'empereur Saga, dont Kukai obtint également les faveurs.
Le Grand-maître Saicho décéda le quatrième jour du sixième mois de la treizième année de Konin (822), sous le règne de l'empereur Saga. A partir de la quatorzième année de la même ère (823), Kukai prodigua officiellement ses enseignements au souverain. Il établit l'école Shingon et la direction du temple To-ji lui fut confiée; on l'appela désormais "le moine du Shingon". C'est ainsi que fut fondée l'école Shingon, huitième école bouddhique du Japon.
Voici comment Kukai évaluait les mérites respectifs des enseignements exposés par le Bouddha Shakyamuni de son vivant: "Le Sutra Vairocana de l'école Shingon vient en premier, le Sutra Kegon en deuxième, et la troisième place revient au Sutra du Lotus et au Sutra du Nirvana.
"Comparé aux sutra Agon, Hodo et Hannya, le Sutra du Lotus est un sutra véridique mais, comparé aux Sutra Kegon et Vairocana, il n'offre que des théories puériles.
"Le vénérable Shakyamuni fut un bouddha, mais en comparaison avec le bouddha Vairocana, il est encore au stade de l'obscurité"Hizo Hoyaku", ouvrage de Kukai. Il y a entre eux autant de différence qu'entre un empereur et un barbare en captivité.
"Le Grand-maître Zhiyi est un voleur. Il s'est approprié le beurre clarifié du Shingon en affirmant que le Sutra du Lotus était le ghee [de tous les enseignements bouddhiques]."
Voilà ce qu'écrivait Kukai. En entendant de tels propos, les gens, même ceux qui avaient cru auparavant que le Sutra du Lotus était le plus élevé des sutras, se mirent à le considérer comme sans valeur.
Laissons de côté, pour l'instant, les enseignements non bouddhiques exposés [par les brahmanes] en Inde. Mais les déclarations de Kukai sont certainement encore plus fausses que les théories des moines du nord et du sud de la Chine, qui prétendaient que, comparé au Sutra du Nirvana, le Sutra du Lotus était erroné. Elles sont plus outrancières que les assertions des adeptes du Kegon affirmant que, comparé au Sutra Kegon, le Sutra du Lotus représente les "branches". Cela rappelle le Brahmane Grand-Arrogance qui, en Inde, s'était fait construire une chaire dont les quatre pieds étaient sculptés à l'image des divinités Maheshvara, Narayana, Vishnu, et du Bouddha Shakyamuni, et qui, juché sur cette chaire, prêchait des doctrines erronées.
Si seulement le Grand-maître Saicho avait encore été en vie, il aurait certainement réfuté ces erreurs. Mais d'où vient que ses disciples Gishin, Encho, Ennin et Enchin n'aient jamais remis en question la doctrine de Kukai? Ce fut là un grand malheur pour le monde !
Ennin se rendit en Chine au cours de la cinquième année de l'ère de Jowa (838) et y passa dix ans à étudier la doctrine des écoles Tiantai et Shingon. Pour ce qui est des mérites relatifs du Sutra du Lotus et du Sutra Vairocana, Faxian,
Yuanzheng et d'autres encore, huit maîtres Shingon au total, lui enseignèrent que le Sutra du Lotus et le Sutra Vairocana étaient équivalents d'un point de vue théorique mais que le second était supérieur du point de vue de la pratique. Il étudia aussi sous la direction de Zhiyuan, Guanxiu et Wei-Juan, de l'école Tiantai, et de ceux-ci il apprit que le Sutra Vairocana entrait dans la catégorie des sutras Hodo (inférieurs au Sutra du Lotus).
Le dixième jour du neuvième mois de la treizième année de l'ère de Towa (846), il rentra au Japon, et le quatorzième jour du sixième mois de la première année de l'ère de Kajo (848), il fut officiellement autorisé à conduire des cérémonies d'ordination selon les rites de l'école Shingon, comme il l'avait demandé. Peut-être parce que, au cours de ses études en Chine, il n'avait pas compris l'importance du Sutra du Lotus par rapport au Sutra Vairocana, il entreprit d'écrire un commentaire en sept volumes du Sutra Kongocho, ainsi qu'un commentaire en sept volumes du Sutra Soshitsuji, quatorze volumes au total. Le point central de ces commentaires est que la doctrine exposée dans les sutras Vairocana, Kongocho et Soshitsuji, et celle qui est énoncée dans le Sutra du Lotus, révèlent en définitive le même principe, mais que, grâce au rituel des mudra et des mantra-dharani associé aux trois sutras du Shingon, ceux-ci doivent être considérés comme supérieurs au Sutra du Lotus.
Cette position était totalement en accord avec l'opinion exprimée par Shan-Wuwei, Jingang-zhi et Pukong dans leurs commentaires du Sutra Vairocana (note). Est-ce parce qu'un doute persistait encore dans l'esprit de Ennin, ou parce que, n'ayant plus de doutes lui-même, il souhaitait éliminer ceux des autres? Quoi qu'il en soit, il plaça ses quatorze volumes de commentaires devant l'objet de culte du temple où il résidait et formula la prière suivante: "J'ai écrit ces traités mais la véritable intention du Bouddha est très difficile à saisir. Le Sutra Vairocana, les deux autres sutras du Shingon qui lui sont associés sont-ils supérieurs? Ou, au contraire, le Sutra du Lotus et les deux autres sutras qui lui sont associés les sutra Muryogi et Fugen, considérés respectivement comme l'introduction et l'épilogue du Sutra du lotus. Ces deux sutra et le Sutra du lotus lui-même sont parfois désignés collectivement sous le terme de "Triple Sutra du lotus"doivent-ils être placés à un rang plus élevé?"
Au cinquième jour de prières ferventes et sincères, à l'heure de la cinquième veille, un signe lui apparut soudain en rêve. Dans le ciel bleu, le soleil brillait. Il prenait un arc et lançait une flèche qui transperçait le soleil. L'astre se mettait à tomber, et au moment où il allait presque s'écraser sur la terre, Ennin se réveilla.
Transporté de joie, il s'exclama: "J'ai fait un rêve de très bon augure. Ces écrits, dans lesquels j'ai affirmé que les enseignements du Shingon sont supérieurs au Sutra du Lotus correspondent bien à la volonté du Bouddha!" Il obtint qu'un décret impérial soit promulgué et il répandit cet enseignement dans tout le Japon.
Mais l'édit qui fut rendu public à sa demande déclare en réalité: "Il a été finalement établi que les principes de méditation [shikan] de l'école Tendai et la doctrine du Shingon s'harmonisent parfaitement en théorie." Ennin avait prié pour avoir la confirmation que le Sutra du Lotus était inférieur au Sutra Vairocana mais l'édit qui fut publié proclamait au contraire que le Sutra du Lotus et le Sutra Vairocana étaient du même niveau!
Le Grand-maître
Enchin fut, au Japon, [dans sa jeunesse] le disciple du moine Gishin, du Grand-maître Encho, de l'administrateur Kojo et de Ennin. Il étudia ainsi toutes les doctrines, exotériques aussi bien qu'ésotériques, enseignées à son époque au Japon. Toutefois, peut-être parce qu'il avait encore des doutes quant à la supériorité relative des écoles Tendai et Shingon, il se rendit en Chine. Il y arriva dans la deuxième année de l'ère Ninju (852), et y suivit l'enseignement des moines du Shingon Faxian et Yuanzheng. Leurs enseignements s'accordaient dans l'ensemble avec l'opinion de Ennin, c'est-à-dire que le Sutra Vairocana et le Sutra du Lotus sont équivalents en théorie, mais que le second est supérieur du point de vue de la pratique. Enchin étudia également sous la direction du moine Liang-xu moine de l'école Tiantai sous la dynastie Tang de l'école Tiantai, qui lui enseigna que, si l'on compare les mérites respectifs des écoles Shingon et Tiantai, il apparaît que le Sutra Vairocana [de l'école Shingon] est bien inférieur au Sutra Kegon et au Sutra du Lotus.
Après avoir passé sept ans en Chine, Enchin revint au Japon le dix-septième jour du cinquième mois de la première année de l'ère Jogan (859) (858) est la date retenue aujourd'hui
Dans son commentaire du Sutra Vairocana, le Dainichikyo Shiiki, Enchin déclare: "Le Sutra du Lotus lui-même ne soutient pas la comparaison [avec le Sutra Vairocana], et les autres sutras encore moins." Autrement dit, il prétend dans cet écrit que le Sutra du Lotus est inférieur au Sutra Vairocana. Par ailleurs, dans un autre traité, le Juketsu Shu, il déclare: "Les doctrines [des écoles] Shingon et Zen... peuvent tout au plus servir d'introduction aux Sutra Kegon, du Lotus et du Nirvana." Et il reprend cette affirmation dans ses traités Fugenkyo Ki et Hokke Ron Ki.
Le vingt-neuvième jour - sous le signe cyclique mizunoe-saru - du quatrième mois de la huitième année de l'ère Jogan, c'est-à-dire l'année hinoe-inu (866), un édit impérial fut promulgué, déclarant: "Il appert que les doctrines des deux écoles, Shingon aussi bien que Tendai, méritent toutes deux l'appellation de ghee du bouddhisme, et méritent également d'être qualifiées d'ésotériques et de profondes."
De nouveau, au troisième jour du sixième mois [de la même année], un édit proclama: "Depuis que, par le passé, le Grand-maître Saicho a établi les deux disciplines la méditation shikan du Tendai et les pratiques de shigon, qui se fondent principalement sur le Sutra Vairocana comme la voie correcte de l'école Tendai, les patriarches successifs de cette école les ont reçues et transmises toutes deux, de génération en génération. Pourquoi leurs disciples, par la suite, devraient-ils s'écarter de cette ancienne tradition?
"Pourtant, nous apprenons que les moines du mont Hiei ici le Enryaku-ji, temple principal de l'école Tendai ne cessent de s'opposer aux enseignements de leur patriarche Saicho pour suivre des interprétations personnelles erronées. Ils semblent se consacrer presque exclusivement à la propagation des doctrines d'autres écoles, sans garder ni transmettre les traditions de l'école Tendai. Si les disciples veulent suivre la voie héritée du maître, ils ne peuvent ignorer aucune des deux pratiques [de shikan et de shingon]. Si l'on désire transmettre et propager la doctrine, ne doit-on pas maîtriser ces deux formes d'enseignements? Désormais, la fonction de grand patriarche du temple Enryaku-ji [de l'école Tendai] ne sera confiée qu'à une personne les ayant parfaitement comprises toutes deux et il en ira toujours de même à l'avenir."