J'ai bien reçu les trente récipients en bambou et les
soixante assiettes que vous avez eu la bonté de m'envoyer.
Ces récipients sont appelés utsuwamono.
Lorsque la terre est creuse, l'eau s'y dépose. Quand le ciel
est pur, on y voit briller la lune. En se levant, la lune éclaire
l'eau; et grâce à l'eau de pluie, les plantes et les arbres
poussent.
Les récipients sont creux. L'eau y reste de la même manière
que, dans un creux de la terre, se conserve l'eau d'un étang.
Et, de même qu'un étang s'éclaire en reflétant
la lune, notre corps s'illumine en recevant le Sutra
du Lotus.
Les récipients peuvent avoir quatre sortes de défauts.
Le premier, c'est la fermeture (fuku).
Cela se produit lorsqu'un récipient est retourné ou fermé
d'un couvercle. Le deuxième, c'est la fêlure (ro)
ou le trou par lequel le liquide fuit. Le troisième, c'est la
souillure (u) indiquant que le contenu
est altéré. Même quand un récipient contient
de l'eau pure, si l'on y déverse de la saleté, son contenu
devient inutilisable. Le quatrième défaut est l'adultération
(zo). Si l'on ajoute au riz des immondices,
des cailloux, du sable ou de la poussière, il devient alors immangeable.
Le récipient symbolise notre corps et notre esprit. Notre esprit
est une sorte de récipient, notre bouche et nos oreilles le sont
également. Le Sutra du Lotus est l'eau du Dharma,
expression de la sagesse du Bouddha. Mais quand cette eau est versée
dans leur cœur, certains choisissent de la rejeter. Nous pouvons
aussi y faire obstruction, en couvrant nos oreilles avec nos mains afin
de ne pas l'entendre. Ou encore la recracher pour empêcher notre
bouche de réciter le Sutra. Nous sommes alors comme
un récipient renversé ou clos par un couvercle.
On peut aussi avoir un certain degré de croyance, mais au contact
de mauvaises influences, la foi s'affaiblit.
Alors, soit on abandonne totalement la pratique bouddhique, soit on
la poursuit pendant quelques jours, pour l'abandonner pendant des mois.
Autant dire que l'on est alors comparable à un récipient
percé qui laisse fuir l'eau.
Ou encore, il est possible d'être cette sorte de pratiquant du
Sutra du Lotus dont la bouche récite un instant Namu
Myoho Renge Kyo, et l'instant d'après Namu
Amida Butsu. C'est comme introduire des ordures dans du riz, ou
y ajouter du sable et des cailloux. Contre cela, le Sutra du Lotus
met en garde: "en croyant et en pratiquant uniquement le Sutra
du Mahayana, sans jamais accepter
un seul vers des autres sutras."(réf)
Les savants maîtres de notre époque s'imaginent qu'il n'y
a aucun mal à mélanger d'autres pratiques avec celle du
Sutra du Lotus. Moi-même, Nichiren, je partageais autrefois
cet avis, mais ce n'est pas du tout ce que dit le Sutra.
Imaginons que l'épouse d'un grand roi soit enceinte. Si par la
suite elle s'allie à un roturier, la semence du roi se mêlera
à celle du roturier, si bien que ni les divinités
célestes ni les divinités
tutélaires de la famille n'accorderont plus leur soutien,
et le royaume connaîtra le déclin. L'enfant né de
ces deux pères ne sera ni un roi ni un homme du peuple, on lui
contestera même la condition d'être humain. C'est l'un des
points essentiels du Sutra du Lotus. Le principe de l'ensemencement,
de la maturation et de la récolte de la graine est le cœur
même et l'âme du Sutra du Lotus. Tous les bouddhas
des trois phases de la vie et des
dix directions sont immanquablement
parvenus à la boddhéité grâce aux graines
que sont les cinq caractères Myo Ho Ren
Ge Kyo. Les mots Namu Amida Butsu
ne sont aucunement les graines de la boddhéité, pas plus
que les dharani ou les cinq
préceptes. Il faut bien comprendre cela, autrement, nous
faisons apparaître ce défaut appelé zo,
l'adultération.
Un récipient exempt des quatre défauts déjà
mentionnés, autrement dit qui n'est ni clos, ni percé,
dont le contenu n'a été ni souillé, ni contaminé,
est un récipient parfait. Si la digue bordant un canal est sans
fissures, l'eau ne s'en échappera pas. Et si le cœur de
la foi est parfait, l'eau de la grande sagesse impartiale du Bouddha
ne tarira jamais.
Les récipients que vous m'avez fait parvenir sont solides et
épais, et recouverts d'une laque très pure. Ils symbolisent
clairement la solidité et la force de votre foi dans le Sutra
du Lotus.
Pour avoir offert quatre bols au Bouddha, on dit que Bishamon
est celui des Quatre rois du ciel
dont la bonne fortune est la plus
grande au monde. Vimaladatta (dame
Jotoku), parce qu'elle fit don de 84000
bols au bouddha Unraionno, renaquit
par la suite sous la forme du bodhisattva Myoon.
Vous qui, maintenant, faites don au Sutra du Lotus de ces trente
récipients et soixante assiettes, comment pourriez-vous ne pas
atteindre la boddhéité ?
On désigne le Japon sous dix noms différents tels que
Fuso, Yamato,
Mizuho et Akitsushima.
Le pays, composé de 66 provinces et 2 îles [Iki et Tsushima,
proches de la côte de Kyushu], s'étend sur une longueur
de 3000 lieues, et une largeur irrégulière, de 100 à
500 lieues. Constitué de 5 régions et 7 provinces, il
compte 586 districts et 3 729 villages. Pour ce qui est des terres cultivables,
il comporte 11 120 cho de qualité
supérieure et 885 567 cho de qualités
diverses. Sa population s'élève à 4 989 658 habitants.
On y trouve 3 132 sanctuaires et 11 037 temples. Le nombre des hommes
est de 1 994 828 et celui des femmes, de 2 994 830.
Parmi tous ces hommes, Nichiren seul se distingue. En quel sens? Il
est la personne qu'hommes et femmes haïssent le plus. Car, malgré
le grand nombre de provinces et d'habitants du Japon, tous récitent
d'un même coeur Namu Amida
Butsu. Ils ont pris le bouddha Amida
pour objet de culte, rejettent totalement les neuf autres directions
et ne rêvent que de l'ouest. Ainsi, même ceux qui récitent
le Sutra du Lotus, comme ceux qui pratiquent le Shingon,
ceux qui observent les préceptes, les sages aussi bien que les
ignorants - tous considèrent les autres pratiques comme secondaires
et la récitation du Nembutsu
comme essentielle. Ils croient qu'il n'existe pas d'autre façon
d'expier leurs fautes que de réciter le nom du Bouddha Amida.
Ainsi certains le récitent 60000 fois, 80000 fois ou 480000 fois
tandis que d'autres le récitent 10 fois, 100 fois ou 1000 fois.
Et dans ces conditions, moi, Nichiren, je suis le seul à déclarer
que la récitation du nom du bouddha Amida
conduit à l'enfer avici, que
le Zen est une invention du démon,
que le Shingon est une doctrine
néfaste menant le pays à la ruine, et que l'école
Ritsu et ceux qui observent les
préceptes se rendent coupables de trahison. C'est la raison pour
laquelle, tous, depuis le souverain jusqu'au plus modeste de ses sujets,
me redoutent plus encore que l'ennemi juré de leurs parents,
un ennemi les poursuivant vie après vie, un traître fomentant
une révolte, un bandit opérant de nuit ou un brigand.
Leur colère se déchaîne contre moi, ils me maudissent,
ils me frappent. On promet d'octroyer des terres à ceux qui me
dénigrent tandis que ceux qui font mon éloge sont chassés
de leur domaine ou punis d'amendes. On offre une récompense à
ceux qui voudraient me tuer. Et, pour couronner le tout, à deux
reprises, j'ai encouru la punition des autorités.
Je ne suis pas seulement la personne la plus étrange qui vive
dans le monde d'aujourd'hui; on ne vit jamais non plus personne plus
étrange que moi sous le règne des quatre-vingt-dix souverains
humains, au cours des plus de 700 années écoulées
depuis l'introduction du bouddhisme au Japon. Moi, Nichiren, je suis
comparable à la grande comète de l'ère
Bun'ei (1264), ce phénomène
étrange dans le ciel comme le Japon n'en avait encore jamais
vu auparavant. Je suis comparable au grand tremblement de terre de l'ère Shoka (1257), un sursaut de la terre comme
il ne s'en était encore jamais produit depuis la naissance de
ce pays.
Dans toute l'histoire du Japon depuis son origine, vingt-six hommes
furent des traîtres au pays. Le premier fut le prince Oyama,
le 2e, Oishi no Yamamaru, et ainsi de suite
jusqu'au 25e, Yoritomo, et au
26e, Yoshitoki. Parmi eux,
les vingt-quatre premiers furent exécutés par les forces
impériales. Leur tête fut exposée devant les portes
de leur prison ou leur dépouille abandonnée en plein champ
dans la montagne. Mais les deux derniers parvinrent à chasser
l'empereur [Go-Toba] du trône et
à régner sur le pays entier, marquant ainsi la fin du
pouvoir impérial.
Toutefois aucun de ces traîtres n'a suscité chez le peuple
autant de haine que moi, Nichiren. Si vous me demandez pourquoi, je
vous répondrai ceci : il est dit dans le Sutra du Lotus
que ce sutra est "le plus élevé de tous les sutras"
(réf).
Mais le Grand-maître Kukai
(Kobo) n'accorde au Sutra du Lotus
que la troisième place, tandis que le Grand-maître Ennin
(Jikaku) le classe au deuxième rang,
et le Grand-maître Enchin
(Chisho) suit sur ce point Ennin
(Jikaku). C'est pourquoi, à présent,
quand les moines du mont Hiei,
ceux des temples To-ji et Onjo-ji,
ont sous les yeux le Sutra du Lotus, ils lisent bien le passage
affirmant qu'il est de tous les sutras le plus élevé,
mais, même en lisant cela, ils pensent, en réalité,
que le Sutra du Lotus n'occupe que le deuxième ou troisième
rang.
Les nobles et les samuraï ne savent pas précisément
tout cela. Mais puisque les moines éminents qui les guident dans
la foi partagent tous cette opinion, les disciples laïques et leurs
maîtres commettent la même erreur.
Quant aux autres écoles, les adeptes du Zen
prétendent que leur enseignement a été transmis
en dehors des sutras, affichant ainsi leur mépris du Sutra
du Lotus. Les adeptes du Nembutsu
proclament (réf)
que "pas une personne sur mille" et que "pas une seule
personne n'a jamais atteint la boddhéité"(réf)
grâce à un autre enseignement que le leur, en ajoutant
que, par rapport au Nembutsu, le Sutra
du Lotus est trop élevé, trop difficile à
comprendre pour être pratiqué et qu'il devrait par conséquent
être rejeté. Les adeptes du Ritsu
s'appuient sur les principes du Hinayana.
Même à l'époque du Dharma correct, le Bouddha n'approuvait
pas la propagation de ces enseignements. Sans doute apprécierait-il
encore moins qu'à l'époque des Derniers
jours du Dharma, ils servent à égarer le gouvernement.
Trois reines dans la Chine antique - Da Zhi, Mo
Zi, Bao Si - induisirent en erreur les rois des trois dynasties
et firent perdre le trône à leurs maris respectifs (note).
Et, de même, c'est parce que ces enseignements nuisibles se sont
répandus dans le pays tout entier en ôtant au Sutra
du Lotus la place qui lui revient que les souverains Antoku,
Takahira
et d'autres furent abandonnés par Tensho
Daijin et par le grand bodhisattva Hachiman.
Ils moururent noyés dans la mer ou exilés sur des îles
lointaines après avoir été chassés du trône
par des familles au service de la cour depuis de nombreuses générations,
tout cela parce que les divinités célestes avaient cessé
de les protéger. Ils avaient accordé foi à des
enseignements ennemis du Sutra du Lotus. Mais personne n'en
ayant conscience, rien ne pouvait leur faire comprendre la gravité
de leur erreur. C'est ce qu'illustre l'adage: "les sages perçoivent
la cause profonde de toute chose, comme les serpents comprennent les
mœurs des serpents"(réf)
Moi, Nichiren, je ne suis pas un sage. Mais, de même qu'un serpent
peut comprendre l'esprit d'un dragon, et que les corbeaux peuvent pressentir
ce qui est de bon ou de mauvais augure en ce monde, j'ai pu prévoir
ce qui se passerait. Je savais qu'en disant cela, je m'exposerais immédiatement
à des sanctions, mais qu'en ne parlant pas, je tomberais dans
l'enfer avici.
Lorsque l'on étudie le Sutra du Lotus, il y a trois
points qu'il faut comprendre. Le premier concerne ceux qui s'opposent
au Dharma. Les moines Agramati
(Shoi-biku) et Kugan,
le savant maître Vimalamitra
et le brahmane Daiman (Grand-Arrogance)
en sont des exemples. Ils n'avaient, pour vêtir leur corps, que
la triple robe, n'élevaient
qu'un seul bol à aumônes
à hauteur de leurs yeux, et observaient scrupuleusement les deux
cent cinquante préceptes.
Mais ils étaient en fait des ennemis du Mahayana
et, pour finir, tombèrent dans la grande citadelle de l'enfer
avici.
À une époque plus récente, au Japon, il y eut des
hommes tels que Kukai (Kobo),
Ennin (Jikaku)
et Enchin (Chisho) qui observaient les
préceptes avec la même rigueur que les moines susnommés
et dont la sagesse n'était en rien inférieure à
la leur. Mais parce qu'ils affirmaient : "l'enseignement Shingon
du Sutra Vairocana
vient en premier et le Sutra du Lotus n'occupe que le deuxième
ou troisième rang ", s'il y a dans ce que j'affirme la moindre
parcelle de vérité, ils doivent se trouver eux aussi maintenant
dans la grande citadelle de l'enfer avici.
Il est bien effrayant d'avoir à prononcer de telles paroles et
plus encore de les écrire. Mais, si, alors que le Bouddha lui-même
a déclaré que le Sutra du Lotus était
le plus élevé, on voit quelqu'un le placer seulement au
deuxième ou au troisième rang, et si, par crainte de la
réaction des autres ou du gouvernement, on ne dit rien, alors
"on est en fait un ennemi"(réf)
(note).
On devient ainsi le plus redoutable ennemi de tous les êtres vivants.
Voilà ce qui est expliqué aussi bien dans le Sutra
que dans les commentaires, et voilà pourquoi j'en parle ouvertement.
Il faut parler, sans crainte de qui que ce soit, pas même des
autorités, et appliquer ainsi le passage du Sutra dans
lequel il est dit : "Nous faisons peu de cas de notre corps ou
de notre vie et nous nous préoccupons seulement de la voie qu'aucune
autre ne surpasse."
Ce n'est pas que j'aie oublié les insultes infamantes, les coups
de bâton et les jets de pierre infligés au bodhisattva
Fukyo. Ce n'est pas que j'affronte
sans crainte les réactions du monde. C'est seulement que je redoute
plus encore les sévères mises en garde du Sutra du
Lotus. La situation est comparable à celle de Sukenari
et de Tokimune, qui, bien que vivants
à la cour du shogun, assouvirent
leur vengeance parce que c'était leur unique désir et
que la pensée de ne pas se venger de leur ennemi leur était
insupportable.
Voilà pour les personnes qui offensent
le Dharma (hobo).
Mais, même sans
jamais s'opposer soi-même au Sutra du Lotus tout au long
d'une vie, on peut appartenir à une famille dont les membres
s'opposent au Dharma. On aura beau
alors le pratiquer sans cesse, jour et nuit, le fait d'être né
dans une famille s'opposant au Dharma conduit inévitablement
à renaître dans l'enfer
avici. Par exemple, les personnes nées dans les familles
des moines Shoi ou Kugan,
et devenues leurs disciples ou bienfaiteurs, sont toutes à leur
insu tombées dans l'enfer avici. Autre exemple, les membres de
la famille de Yoshimori. Sans parler
de ceux qui perdirent la vie en luttant pour se défendre, ni
même des enfants encore dans le ventre de leur mère, qui
en furent arrachés et tués avant la naissance.
Maintenant, moi, Nichiren, j'ai révélé que les
trois grands maîtres Kukai
(Kobo), Ennin
(Jikaku) et Enchin
(Chisho)
affirment effrontément dans leurs écrits que le Sutra
du Lotus émane du monde de l'obscurité, qu'il est
une doctrine erronée et fallacieuse. Si ce que dit le Sutra
du Lotus est véridique, qu'adviendra-t-il alors, à
votre avis, de tous les moines du mont
Hiei, de To-ji, de Onjo-ji,
des sept temples majeurs de Nara
et des autres 11 037 temples à travers tout le Japon ? Si l'on
s'en tient aux exemples que je viens de citer, il ne fait aucun doute
qu'ils tomberont dans la grande citadelle de l'enfer avici.
Voilà pour la famille de ceux qui s'opposent
au Dharma.
Qu'en est-il maintenant du pays où l'on s'oppose au Dharma? Les
personnes vivant dans un pays dont les habitants s'opposent au Dharma
seront, toutes sans exception, condamnées à tomber dans
la grande citadelle de l'enfer avici. De même que tous les cours
d'eau se jettent dans le grand océan, tous les malheurs possibles
s'abattront sur ce pays et se multiplieront comme les plantes et les
arbres prolifèrent en montagne.
Les Trois calamités
frapperont, mois après mois, et les Sept
désastres apparaîtront, jour après jour. La
famine se déclarera et le pays sera la proie des esprits
faméliques. Partout, les épidémies se succéderont,
et le pays se changera en état d'enfer. La guerre y éclatera,
et il deviendra le domaine des ashura.
Ignorant leur lien de parenté, frères et sœurs se
prendront mutuellement pour mari et femme, et le pays deviendra le domaine
de l'animalité. En pareil
cas, ce n'est pas après la mort que l'on tombe dans les trois
mauvaises voies, mais,
de son vivant, on voit tomber le pays dans lequel on vit dans les quatre
états les plus bas.
Voilà ce qu'il advient à un pays dont les habitants s'opposent
au Dharma.
Ses habitants sont comparables à ceux qui vivaient à l'époque
des Derniers jours du Dharma du
bouddha Daishogon, ou à
l'époque impure du bouddha Shishionno.
Ou, si l'on doit en croire ce qui est mentionné dans le sutra
Ho'on, les gens mangeront non
seulement la chair de leurs propres parents, frères ou sœurs
défunts, ou de n'importe quel autre mort, mais aussi des créatures
encore vivantes.
Le Japon, de nos jours, est devenu précisément un pays
de ce genre. Nombreux sont ceux qui, parmi les maîtres du Shingon,
les adeptes du Zen ou du Ritsu,
y mangent de la chair humaine. Cela est entièrement dû
aux enseignements erronés du Shingon.
Le moine Ryuzo-bo, dont on a découvert
qu'il avait mangé de la chair humaine, est un cas parmi une multitude
d'autres. Dans le même esprit que lui, d'autres se procurent de
la chair humaine et la mélangent à de la viande de sanglier
ou de cerf, ou la découpent et la mêlent à du poisson
ou à de la volaille, la broient, la nettoient, puis la vendent.
Il est impossible de dire exactement combien de gens se sont ainsi livrés
à l'anthropophagie. De tels faits indiquent que le pays a été
abandonné par les divinités célestes qui veillaient
sur lui et le protégeaient. Pour finir, le pays sera attaqué
par des nations étrangères, ses habitants en viendront
à se battre entre eux, et il se changera en véritable
enfer des souffrances incessantes.
Parce que moi, Nichiren, j'ai constaté, depuis un certain temps
déjà, que le pays s'engageait dans une voie profondément
erronée; parce que j'ai voulu éviter d'être complice
de la faute d'opposition au l Dharma;
parce que je craignais les avertissements du Bouddha, et parce que,
connaissant mes devoirs, je désire m'acquitter de ma dette de
reconnaissance envers mon pays, j'ai annoncé et fait connaître
cela à tous, gouvernants et habitants.
L'interdiction de tuer les êtres vivants est un précepte
primordial. Le premier des cinq
préceptes interdit d'ôter la vie et les huit préceptes,
les dix préceptes, les deux cent cinquante préceptes,
les dix principaux préceptes du Sutra
du filet de Brahma, les dix préceptes insondables du
Sutra Kegon et les
dix préceptes du Sutra
du collier de bodhisattva (Yoraku),
tous commencent par le précepte proscrivant l'acte de tuer. Et
parmi les trois mille sanctions codifiées par le confucianisme,
la première est la peine capitale.
La raison en est que "rien, dans la totalité d'un système
majeur de mondes, n'a autant de valeur qu'un seul être vivant",(réf)
ce qui signifie que tous les joyaux et trésors contenus dans
un système majeur de mondes ne peuvent remplacer une seule vie.
L'enfer est promis à celui qui tue une simple fourmi, pour ne
rien dire de ceux qui tuent des poissons ou des oiseaux! Ceux qui coupent
une seule tige d'herbe verte tomberont en enfer. A plus forte raison
ceux qui découpent des cadavres!
Toutefois, alors que ces préceptes font du meurtre un crime d'une
extrême gravité, il est dit que mettre à mort un
ennemi du Sutra du Lotus est un acte extrêmement méritoire.
Et si tel est le cas, comment pourrait-on faire des dons
et offrir son soutien à une personne de ce genre? C'est pour
cela que le roi Sen'yo fit exécuter
cinq cents maîtres brahmanes, que le moine Kakutoku
fit mettre à mort d'innombrables opposants au Dharma correct,
et que le grand roi Ashoka condamna
à mort 108000 non-bouddhistes. Ces rois étaient considérés
comme les plus valeureux de tout le Jambudvipa,
et ce moine comme le plus sage parmi ceux observant les préceptes.
Le roi Sen'yo renaquit par la suite sous
la forme du Bouddha Shakyamuni; le moine Kakutoku,
sous celle du bouddha Kashyapa,
et le grand roi Ashoka fut reconnu comme
ayant atteint la Voie.
Le Japon d'aujourd'hui ressemble au pays de ces grands personnages.
C'est un pays où, ceux qui observent les préceptes aussi
bien que ceux qui les violent ou les ignorent, les souverains, les ministres
aussi bien que les gens du peuple se retrouvent pour ne faire plus qu'un
dans l'opposition au Sutra du Lotus. La situation est telle
que, même si l'on s'arrachait la peau pour copier sur elle le
Sutra du Lotus, même si l'on faisait don de sa propre
chair, le pays irait inévitablement à sa perte et l'on
tomberait quand même en enfer, tant est grave cette faute d'opposition.
Le seul et unique remède pour barrer la route à l'école
Shingon, à l'école Nembutsu,
à l'école Zen et à
ceux qui observent les préceptes, est de se consacrer au Sutra
du Lotus.
Ceux qui ont mémorisé les soixante volumes de l'école
Tendai et qui sont tenus pour des sages
par le dirigeant du pays et les autorités, est-ce parce que la
sagesse leur fait défaut, ou parce que, tout en connaissant la
vérité, ils redoutent les réactions du monde, qu'ils
font l'éloge de l'école Shingon
et s'allient aux adeptes du Nembutsu, du
Zen et du Ritsu?
Leur faute est cent, mille fois plus grande que celle des adeptes de
ces écoles! On peut les comparer à Shigeyoshi
ou Yoshimura.
Le Grand-maître Ci-en écrivit
le Hokke genzan en dix volumes dans lesquels il faisait l'éloge
du Sutra du Lotus, mais il tomba quand même en enfer.
Il était l'un des principaux disciples du Maître
du Tripitaka Xuanzang,
respecté par l'empereur Tai-zong,
et qui passait pour une réincarnation de Avalokitesvara
à
onze visages. Ses écrits semblaient s'accorder avec le Sutra
du Lotus mais, en esprit, ils étaient en accord avec les
sutras antérieurs au Sutra du Lotus, et c'est la raison
pour laquelle Ci-en tomba en enfer.
Le Grand-maître Jizang écrivit
le Hokke genron en dix volumes, et aurait
dû pour cela tomber dans l'enfer avici. Mais il abandonna ses
interprétations personnelles du Sutra du Lotus et servit
le Grand-maître Zhiyi, si
bien qu'il échappa ainsi aux souffrances de l'enfer.
Il en va de même pour les adeptes de l'école Hokke
aujourd'hui. Le mont Hiei devrait
être la forteresse du Sutra du Lotus, et le Japon devrait
être un pays entièrement consacré à l'enseignement
du Véhicule unique. Mais
le Grand-maître Ennin (Jikaku)
a usurpé la position de grand patriarche de l'école devant
garantir la fidélité au Sutra du Lotus, et il
s'est transformé en un grand patriarche du Shingon,
la totalité des trois mille moines de la montagne devenant ses
disciples.
Le Grand-maître Kukai détourna
à son profit la protection de l'empereur Saga,
auparavant bienfaiteur de l'école Hokke,
et changea le palais impérial en un temple de l'école
Shingon.
L'empereur Antoku, ayant pris pour maître
le grand patriarche Myoun, lui
demanda de conduire des prières pour la défaite du Ministre
de la cour, Yoritomo. Or, non
seulement ces hommes furent punis par le général de la
Droite Yoritomo, mais en définitive
l'empereur Antoku se noya dans la mer de
l'ouest et Myoun lui-même fut tué
par Yoshinaka.
Le souverain Takahira (Go-Toba)
fit appeler Jien, administrateur
des moines et grand patriarche de l'école Tendai,
ainsi que d'autres moines éminents des temples To-ji,
Omuro [en fait le temple Ninna-ji]
et d'autres - quarante et une personnes au total. Il fit dresser pour
eux, à la Cour du palais impérial, un grand autel afin
qu'ils prient pour la victoire sur Yoshitoki
[l'administrateur provisoire du secteur ouest de la capitale]. Mais,
au septième jour de leurs prières, qui se trouvait être
le 14e jour du 6e mois, la capitale fut envahie par les forces de Yoshitoki,
la famille impériale, exilée dans la province d'Oki ou
sur l'île de Sado, et le grand
patriarche et les moines du temple Omuro
ainsi que de divers autres temples furent sévèrement punis,
certains allant jusqu'à mourir de désespoir.
Les gens de notre époque ignorent la véritable origine
de ces phénomènes. Cela tient uniquement au fait qu'ils
se trompent sur les mérites relatifs du Sutra du Lotus
et du Sutra Vairocana.
Et aujourd'hui, alors que le Japon est sous la menace d'une attaque
du grand empire mongol, on dit que les autorités ont recours
à ces mêmes prières néfastes dans l'espoir
de vaincre les Mongols. Les rapports officiels quotidiens l'établissent
clairement. Comment une personne pleinement consciente de la situation
pourrait-elle ne pas s'en attrister?
Qu'il est tragique de naître dans un pays dont les habitants s'opposent
au véritable Dharma et s'exposent à de si grandes souffrances!
Il nous est peut-être possible de ne pas commettre nous-mêmes
des oppositions au Dharma. Mais comment éviter les rétributions
négatives qu'entraîne le fait d'appartenir à une
famille ou de vivre dans un pays qui s'y opposent?
Si vous voulez échapper aux sanctions qu'encourent ceux dont
certains parents s'opposent au Dharma bouddhique, parlez de tout cela
à vos parents ou à vos frères. Peut-être
vous détesteront-ils, mais peut-être aussi accorderont-ils
du crédit à vos paroles. Si vous voulez aussi échapper
aux conséquences funestes dues au fait de vivre dans un pays
dont les habitants s'opposent au Dharma, vous devez présenter
des remontrances au souverain, même si cela peut vous valoir la
condamnation à mort ou l'exil. "Nous faisons peu de cas
de notre corps ou de notre vie et nous nous préoccupons seulement
de la Voie qu'aucune autre ne surpasse", est-il écrit dans
le Sutra du Lotus. Et le commentaire [de Ci-en]
ajoute : "Notre corps est de moindre poids que la Dharma qui est
suprême. Il faut être prêt à donner sa vie
si l'on veut propager le Dharma. "(réf)
La raison pour laquelle une personne, pendant d'innombrables kalpa,
depuis le plus lointain passé
jusqu'à présent, n'est jamais parvenue à atteindre
la boddhéité, est celle-ci : en pareille situation, par
peur, elle n'a pas osé parler. Et ce principe ne sera pas moins
vrai à l'avenir.
Ma propre expérience, à moi Nichiren, me permet de comprendre
cela. Mais certains de mes disciples, même lorsqu'ils le conçoivent,
redoutent les persécutions de leur vivant et, pour protéger
une vie pourtant aussi éphémère que la rosée,
trahissent leur croyance, la dissimulent dans leur coeur, ou ne la manifestent
d'aucune façon.
Ma propre vie m'a appris à quel point est précieux le
passage du Sutra du Lotus dans lequel il est dit que ce sutra
est "le plus difficile à croire et le plus difficile à
comprendre." Ceux qui s'opposent à l'enseignement du Sutra
du Lotus sont aussi nombreux que tous les grains de poussière
de la terre ; et ceux qui croient, aussi peu nombreux que les grains
de poussière pouvant tenir sur un ongle. Ou encore, ceux qui
s'y opposent sont aussi nombreux que toutes les gouttes d'eau d'un gigantesque
océan, alors que ceux qui le défendent représentent
une goutte d'eau.
Sur le mont Tiantai, se trouve un lieu
que l'on appelle la Porte du Dragon. C'est une cascade de mille pieds
de haut. Au début du printemps, les poissons s'y rassemblent
et tentent de remonter le courant. Pas un seul sur cent ou mille n'y
parvient, mais le poisson qui y parviendrait se changerait, dit-on,
en dragon.
L'eau de cette cascade tombe plus rapidement encore qu'une flèche
ou qu'un éclair. Non seulement le courant de cette cascade est
difficile à remonter mais, en ce début de saison, les
pêcheurs se réunissent sur la rive pour prendre des poissons,
avec des centaines et des milliers de filets, les transperçant
de leurs flèches ou les attrapant à la main. Aigles, faucons,
milans, hiboux, tigres, loups, chiens et renards se rassemblent également
en ce lieu, jour et nuit, pour les dévorer. Ainsi, dix ou vingt
ans peuvent s'écouler sans que jamais un seul poisson ne se change
en dragon. C'est comparable à un roturier rêvant d'être
admis au palais impérial, ou à une femme du peuple rêvant
de devenir reine.
Vous devriez comprendre que pratiquer le Sutra du Lotus est
encore plus difficile.
Le Bouddha nous en a constamment avertis : même les personnes
les plus respectueuses des préceptes,
si méritantes et sages soient-elles, et si parfaite que soit
leur connaissance du Sutra du Lotus et des autres écrits,
si elles voient un ennemi du Sutra du Lotus sans le dénoncer,
le réfuter, ou en informer le dirigeant du pays, et si elles
se taisent, par crainte des réactions des autres, elles tomberont
immanquablement dans la grande citadelle de l'enfer avici. Imaginez,
par exemple, que, sans être soi-même l'instigateur d'une
trahison, on connaisse une personne qui se prépare à trahir.
Si l'on n'en informe pas le souverain, on se rend coupable du même
crime que celui qui commet la trahison.
Le Grand-maître Huisi (Nan-yue)
écrivit : "Si l'on voit un ennemi du Sutra du Lotus
s'y opposer sans lui en faire reproche, on devient soi-même une
personne qui s'oppose au Dharma et on tombera dans l'enfer avici."(réf)
Même un grand sage, s'il voit une personne de ce genre sans rien
lui dire, tombera au fin fond de l'enfer avici et ne pourra jamais en
sortir aussi longtemps que cet enfer durera.
Moi, Nichiren, craignant les remontrances du Bouddha, j'ai donc réfuté
toutes les oppositions que je voyais dans le pays, et cela m'a valu
d'être condamné à l'exil à plusieurs reprises,
ou à la peine de mort. Convaincu d'avoir maintenant expié
mes fautes passées et purifié mon karma,
j'ai quitté Kamakura et je vis depuis
sept ans dans cette montagne.
En voici la description. Il y a sept régions au Japon et cette
montagne se trouve dans la région que l'on appelle le Tokaido,
qui se divise en quinze provinces. L'une d'elles est la province de
Kai, comportant trois districts, les villages
d'Iino, Mimaki
et Hakiri. La chaîne montagneuse
dont je parle se trouve dans le district d'Hakiri
et s'étend, au nord-ouest, sur plus de vingt lieues. Au
nord, s'élève le mont
Minobu, au sud, le mont Takatori, à
l'ouest, le mont Shichimen et à
l'est, le mont Tenshi, comme des planches
se dressant pour enfermer le ciel des quatre côtés. Autour
de ces montagnes coulent quatre cours d'eau : du nord au sud, la rivière
Fuji; d'ouest en est, la rivière
Haya; derrière cette région
et devant, la rivière Hakiri et
son confluent, comportant une cascade, que l'on appelle la rivière
Minobu. On pourrait croire que le pic
du Vautour est venu du centre de l'Inde ou que le mont Tiantai
a quitté la Chine pour s'installer ici.
Entre ces quatre montagnes et quatre rivières se trouve un plateau
aussi peu étendu que la paume d'une main. Là, pour me
protéger de la pluie, j'ai construit une petite cabane, mon ermitage.
Les quatre murs sont faits d'écorce arrachée aux arbres.
Pour vêtement, je porte la peau d'un daim mort de mort naturelle.
Au printemps, je cueille des fougères pour en nourrir mon corps,
et à l'automne je ramasse des baies pour rester en vie. Depuis
le 11e mois de l'année dernière, la neige n'a cessé
de s'accumuler, et maintenant, dans le premier mois de la nouvelle année,
elle tombe toujours. Ma cabane est haute de sept pieds, mais la neige
s'est entassée sur une hauteur de dix pieds. Je suis entouré
par quatre murs de glace, le gel a suspendu des ornements précieux
aux coins du plafond de mon lieu de pratique, tandis que sur le sol,
la neige s'entasse à la place du riz.
Je recevais déjà peu de visites auparavant. Mais maintenant
que le chemin est profondément enfoui sous la neige, plus personne
ne vient jusqu'ici. J'ai l'impression d'expier en ce moment le karma
qui me destinait à tomber dans les huit
enfers froids. Et, loin d'offrir l'aspect d'une personne devant
atteindre la boddhéité en cette vie-ci, je ressemble plutôt
à l'oiseau Kankucho torturé
par le froid. Je ne me rase plus la tête, si bien qu'on pourrait
prendre ma nuque pour celle d'une caille, et mes vêtements sont
si raidis par la glace qu'ils ressemblent aux ailes gelées d'un
canard mandarin.
En pareil lieu, où des amis de longue date ne viennent plus jamais
me rendre visite, où même mes propres disciples m'ont abandonné,
vous m'avez envoyé ces récipients. Je les remplis de neige
en imaginant qu'ils sont pleins de riz. Je les remplis d'une eau que
je bois en m'imaginant boire de la soupe. Je vous laisse imaginer les
effets de votre bonté. J'ai encore bien des choses à vous
dire et je vous écrirai encore.
Avec mon plus profond respect,
Nichiren.
Le 27e jour du 1er mois de la 3e année de Koan
(1280).
Réponse à Akimoto Taro Hyoe
ARRIÈRE-PLAN
- Cette lettre fut écrite, alors que Nichiren avait cinquante-neuf
ans. Elle fut envoyée à Akimoto Taro Hyoe-no jo, qui vivait
dans le district d'Imba, province de Shimosa. En 1260, après
la persécution de Matsubagayatsu, Nichiren avait quitté
Kamakura pour s'installer dans la résidence de Toki Jonin, dans
le district de Katsuhika, province de Shimosa. C'est là qu'il
tint ce l'on appela la "Conférence de cent jours",
dans la salle de pratique Hokke bâtie sur la propriété
de Toki Jonin. Et c'est vers cette date, pense-t-on, qu'Akimoto se convertit
à l'enseignement de Nichiren. Il est possible aussi qu'Akimoto
ait fait partie de la famille de Toki Jonin. Il était ami de
Soya Kyoshin et d'Ota Jomyo, tous deux des disciples laïques vivant
dans la même région, qui s'étaient convertis à
peu près à la même époque. Il mourut le 9e
mois de 1291 et, par la suite, sa résidence devint le temple
Shuhon-ji.
Cette lettre fut écrite trois mois après la persécution
d'Atsuhara. L'armée mongole
préparait alors sa seconde tentative d'invasion du Japon, et
le coeur des gens était chargé de lourds pressentiments.
L'hiver à Minobu, où se trouvait le misérable ermitage
de Nichiren Daishonin, était extrêmement froid, et il vivait
dans un terrible dénuement, sans nourriture ni provisions. (Commentaire ACEP)
En anglais : Letter to Akimoto
- commentaires : http://nichiren.info/gosho/bk_LetterAkimoto.htm
- http://www.sgilibrary.org/view.php?page=1023&m=0&q=