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PRESENTATION

SUTRA DU LOTUS - CHAPITRE II

Commentaire de Nikkyo Niwano dans "Un bouddhisme de notre temps"(réf.)

DICTIONNAIRE


Les expédients salvifiques

Hoben pon

Considéré comme le coeur du Dharma provisoire (note), cet important chapitre est le pivot de l'enseignement du Bouddha dans la première moitié du Sutra du Lotus. Le titre japonais, "hoben", est composé de deux caractères, ho et ben. A l'origine ho signifiait "carré" mais également "droit". Ben signifie "méthode" ou "moyen". Hoben veut donc dire "une méthode correcte" ou "un moyen approprié". Comme on le remarque dans le proverbe Uso mo hoben (un mensonge peut être opportun), il est regrettable de voir combien la compréhension de ce mot a dévié de sa signification véritable. Le mot hoben s'appliquait à l'origine à une technique d'Eveil appropriée à la personne et à la situation. Nous ne pouvons comprendre correctement ce chapitre si nous ne gardons pas en tête ce sens originel.

Lorsque Manjushri prédit :

«Je juge que l'Ainsi-Venu va aujourd'hui prêcher le Sutra du Grand Véhicule intitulé La Fleur du Lotus du Dharma merveilleux, le Dharma enseigné aux bodhisattvas et gardé en mémoire par les bouddhas.»

toute l'Assemblée attendit respectueusement que le Bouddha commençât à prêcher.

A ce moment, le Bhagavat, sortant serein et lucide de sa samadhi s'adressa à Shariputra :

«La prajna* de tous les bouddhas est fort profonde*, incommensurable* ; difficile à ouvrir, difficile à pénétrer est la porte* de cette prajna. Ni les auditeurs-shravakas* ni les pratyekabuddhas* n'ont la capacité d'y parvenir*. Pourquoi cela ? [Parce que] tout bouddha a, dans le passé, été intimement associé* avec d'innombrables bouddhas par milliers et myriades ; ensemble ils ont pratiqué jusqu'à leur terme les innombrables méthodes portant sur la Voie des bouddhas*. Pleins d'audace, d'énergie et de diligence*, ils rendirent leur renom universellement reconnu*.

«Ils ont mené à accomplissement* le Dharma extrêmement profond qui n'a jamais été révélé et le prêchent de façon appropriée* ; mais la teneur de ce qu'ils prêchent est difficile à comprendre.

«Shariputra,* depuis que j'ai atteint l'Eveil, j'ai largement exposé mes enseignements à l'aide de nombreuses comparaisons et de paraboles  et par d'innombrables expédients salvifiques j'ai amené les êtres à renoncer à leurs attachements. Comment cela ? L'Ainsi-Venu est doté à la fois d'expédients salvifiques et de la paramita de la prajna. Shariputra, les savoirs de l'Ainsi-Venu sont vastes, profonds et englobent toute chose*. »

L'Ainsi-venu est doté des quatre vertus infinies (brahmavihara) que les hommes ordinaires ne peuvent imaginer: un infini amour-empathie (maitri), le désir que sa vie apporte le bonheur aux autres, une infinie compassion (karuna), le désir de soulager la souffrance, une infinie joie partagée (mudita), la joie à la vue du bonheur des autres, une infinie équanimité (upeksha), abandon de toute idée de revanche à l'égard de ceux qui lui ont fait du tort et abandon de tout attachement à des récompenses pour ses bonnes actions.

«Il ne connaît pas d'obstacle. De par ses forces*, son intrépidité*, la sûreté du raisonnement*, sa concentration*, ses détachements* il a pénétré profondément le sans-limites et réalisé dans sa totalité le Dharma qui n'a jamais été révélé.

«Shariputra, l'Ainsi-Venu est capable d'une variété de distinctions pour prêcher habilement les enseignements ; son discours est empreint de douceur, il comble de joie le coeur des foules. Shariputra, pour s'en tenir à l'essentiel*, ce Dharma qui n'a jamais été révélé et qui est incommensurable et illimité*, le Bouddha l'a entièrement réalisé.» 

Les Trois Requêtes et les Trois Refus

A ce point, le Bhagavat se tut soudainement. Après un court moment, il recommença à parler :

«C'est assez, Shariputra*, inutile de parler davantage. Pourquoi cela? [Parce que] ce que le Bouddha a réalisé est le Dharma le plus difficile à comprendre et le plus rare. Seul un bouddha avec un autre bouddha peut élucider parfaitement l'aspect réel des dharmas. Ce qui signifie que pour les multiples dharmas : ainsi est leur aspect*, ainsi est leur nature*, ainsi est leur entièreté*, ainsi est la potentialité*, ainsi est l'énergie manifestée*, ainsi est la cause latente*, ainsi est la condition*, ainsi est l'effet latent*, ainsi est la rétribution*, ainsi est la globalité de l'origine et de la fin*.»

Ces dix catégories sont appelées les Dix Ainsités (ju-nyoze) ; ce sont dix termes précédés de "ainsi" (nyoze). La doctrine des Dix Ainsités (ou dix Modalités d'expression de la vie) s'applique à tous les phénomènes de l'univers. Le concept des "Trois mille mondes dans un instant-pensée" (ichinen sanzen), corollaire de cette doctrine, est la grande vérité prêchée par le Bouddha. Shakyamuni a hésité à exposer cette doctrine mais ce n'est pas le lieu d'en donner une explication complète dès maintenant car cela pourrait troubler le lecteur par sa complexité, nous y reviendrons en détail par la suite.

Alors le Bhagavat, désirant proclamer sa doctrine une fois de plus, parla en stances pour répéter combien la prajna du Bouddha était incommensurable. Ce n'est pas une sagesse obtenue facilement après une étude rapide mais la prajna atteinte au bout d'un long parcours, après avoir suivi un nombre incalculable de bouddhas des temps passés et après avoir parfaitement pratiqué la Voie correcte. La prajna, la sagesse suprême, ne peut être atteinte qu'en cultivant son esprit sans relâche.µµ

La sagesse du Bouddha ne peut être pénétrée par ceux qui l'écoutent : ni par les plus érudits des auditeurs-shravakas, ni par les pratyekabuddhas qui ont obtenu l'Eveil par eux-mêmes, ni les bodhisattvas qui viennent de faire le voeu d'atteindre le même Eveil que le Bouddha, ensemble avec un grand nombre d'êtres, ni les bodhisatvas tellement avancés dans leur pratique qu'on les appelle anagamin (sans-retour). Ils sont incapables d'atteindre la prajana du Bouddha.

«De plus, je te le dis, Shariputra,
ce Dharma si profond et sublime,
sans infections et inconcevable,
je le possède dorénavant en sa globalité;
moi seul en connais les aspects,
de même que les bouddhas des dix directions.
Shariputra, il faut savoir
que les paroles des bouddhas sont sans divergences. [...]

«Car l'Éveillé, de par la force de ses expédients salvifiques,
se révèle grâce aux enseignements des Trois véhicules.
Les êtres s'attachent en maints endroits :
lui les guide pour les en sortir.»

Pour libérer des illusions et des souffrances les débutants à la recherche de l'Eveil, le Bouddha a enseigné les Trois véhicules : celui des auditeurs-shravakas, celui des pratyekabuddhas et celui des bodhisattvas. Mais cela montre simplement le grand pouvoir du Bouddha d'user d'expédients salvifiques.

En écoutant cet enseignement du Bouddha, tous ceux qui étaient présents dans la Grande assemblée se demandèrent pourquoi le Bhagavat insistait tellement sur les expédients salvifiques. Ils se dirent :

«Pourquoi à présent le Bhagavat insiste-t-il sur l'éloge des expédients salvifiques en tenant ces propos et en disant que le Dharma possédé par un Éveillé est profond et difficile à comprendre, que l'essence de ce que dit le Bouddha ne peut être connue, que même l'ensemble des shravakas et des pratyekabuddha ne sauraient l'atteindre ? Le Bouddha a exposé le sens du Dharma sur la délivrance qui est unique, et nous avons fait nôtre ce Dharma en nous approchant du nirvana, mais à présent nous ne savons plus ce que signifie ce Dharma.»

Tous se sentaient troublés.

«A ce moment, Shariputra, connaissant les doutes que nourrissaient dans leur coeur les quatre congrégations, et qui n'avait pas encore tout compris lui-même, s'adressa en ces termes à l'Éveillé: "Pour quelle raison le Bhagavat insiste-t-il tant sur l'éloge de l'expédient salvifique primordial des bouddhas et du Dharma si profond et sublime, difficile à comprendre?

«Depuis les temps passés, je n'ai jamais entendu l'Éveillé prêcher de telle sorte. Or, à présent, ceux des quatre congrégations conçoivent, tous tant qu'ils sont, des doutes. Mon seul souhait est que le Bhagavat veuille bien exposer plus longuement ces choses: pourquoi a-t-il tant insisté sur l'éloge du Dharma difficile à comprendre, si profond et subtil?»

Souhaitant insister, Shariputra répéta cela en stances mais le Bouddha l'arrêta :

«Cesse, cesse, tu ne dois pas en dire davantage. Si j'exposais ces choses, les devas et les hommes de l'ensemble des mondes ne feraient tous que s'en étonner et douter.»

Mais Shariputra brûlait du désir de connaître la vérité et il ne se laissa pas décourager. Il poursuivit :

«Bhagavat, mon seul souhait est que vous l'exposiez, mon seul souhait est que vous l'exposiez. Et pourquoi cela? En cette Assemblée, d'innombrables, d'incalculables myriades de myriades d'êtres ont déjà vu auparavant des bouddhas, leurs facultés sont terriblement aiguisées, leur sagesse est lucide ; s'ils entendent ce que l'Éveillé a à prêcher, ils pourront alors le croire avec respect.»

Le Bouddha dit encore :

«Cesse, Shariputra. Si j'exposais ces choses, les devas*, les hommes et les asuras* de l'ensemble des mondes seraient tous en proie à l'étonnement et au doute; quant aux moines outrecuidants, ils tomberaient dans le grand abîme*.»

Shariputra, persistant, posa encore une fois la même question au Bouddha. Celui-ci le regarda intensément pendant un court moment puis, inclinant la tête d'un air satisfait, il dit :

«"Voilà trois fois que tu me le demandes avec insistance, comment pourrais-je ne pas enseigner ? Écoute à présent avec lucidité, réfléchis-y bien, je vais pour toi m'expliquer avec discernement."»

Les Cinq mille quittent l'Assemblée

Après que le Bhagavat eût annoncé cela, près de cinq mille bhiksu* et des bhiksuni*, de upasaka* et upasika* se levèrent immédiatement de leur place et ayant salué le Bouddha, se retirèrent. Les racines du mal étaient si profondément enracinées en eux et leur outrecuidance était tellement grande qu'ils imaginaient qu'ils avaient atteint ce qu'ils n'avaient pas atteint et qu'ils avaient prouvé ce qu'ils n'avaient pas prouvé. De ce fait, ils ne voulaient pas rester.

Le Bhagavat resta silencieux et ne les retint pas. Il pensait que s'il les forçait à rester, ils ne pourraient pas comprendre son enseignement et que cela produirait même un effet opposé. Il pensait aussi que plus tard ils recherchaient peut-être un enseignement réel et qu'avec le temps ils développeraient la capacité de le comprendre. C'est alors que ses enseignements seraient la voie la plus rapide pour les sauver.

A première vue on pourrait croire que l'attitude du Bouddha tient de l'indifférence mais, plus profondément, son esprit était plein d'une grande sagesse. Cela ressort du chapitre VIII, Cinq cents disciples reçoivent la Prédiction, lorsqu'il annonça à un grand nombre d'arhats qu'en accord avec leur pratique ils deviendraient bouddhas. Il dit à Kashyapa :

«Tu sais désormais, Kashyapa*,
que de ces cinq cents souverains de soi-même
et de la foule des auditeurs-shravakas*
il en adviendra aussi de même.
Pour ceux qui ne sont pas dans cette Assemblée,
tu devras le leur proclamer.»

Les mots du Bouddha "ceux qui ne sont pas dans cette Assemblée", désignent les cinq mille disciples qui s'étaient levés de leurs sièges et s'étaient retirés.

Lorsque les disciples outrecuidants furent partis et que seuls les chercheurs véritables et sincères restèrent dans les quatre congrégations, le Bouddha s'adressa à Shariputra :

«Un tel Dharma merveilleux, les bouddhas Ainsi-Venus le prêchent aussi rarement que fleurit l'udumbara. Shariputra, et vous tous, vous devez croire ce que prêche l'Éveillé, ses paroles ne sont pas vaines ni futiles. Shariputra, les bouddhas prêchent habilement, mais la teneur de ce qu'ils prêchent est difficile à saisir. Comment cela se fait-il? C'est que j'ai exposé l'enseignement à l'aide d'innombrables expédients salvifiques, d'une variété de comparaisons, de paraboles, de locutions.
Ce Dharma, ce n'est pas la discrimination réflexive* qui peut le comprendre. Seuls les bouddhas peuvent en saisir la teneur. Comment cela se fait-il ? C'est que les bouddhas, Vénérés du monde, n'apparaissent au monde qu'en raison d'une Grande oeuvre unique.
«En quoi, Shariputra, la raison pour laquelle les bouddhas, Vénérés du monde, apparaissent au monde peut-elle être qualifiée de Grande oeuvre unique? C'est parce que les bouddhas, Vénérés du monde, veulent ouvrir les êtres au savoir et à la vision de la bodhéité et leur faire acquérir l'Eveil. [...] Voilà donc, Shariputra, comment les bouddhas apparaissent au monde en raison de leur unique Grande oeuvre.»

Les êtres vivants doivent d'abord comprendre qu'ils possèdent tous de manière égale la nature de bouddha. Quand ils comprendront que leur nature est la même que celle du Bouddha, ils abandonneront naturellement leurs idées égoïstes et étroites et leur esprit deviendra pur.

- Les bouddhas apparaissent dans le monde "parce qu'ils veulent montrer aux êtres le savoir et la vision de bouddha". A ceux qui sont susceptibles de comprendre cette prajna, les bouddhas désirent montrer le monde tel que le voit le Bouddha avec ses yeux de la prajna. Comprenant l'aspect réel des phénomènes, s'ils ont la prajna du Bouddha, ils viendront à réaliser que ce monde est une Terre paisible où il n'y a pas de souffrance.

- Les bouddhas apparaissent dans ce monde "parce qu'ils veulent faire comprendre aux êtres le savoir et la vision de bouddha". Mais les êtres vivants ne peuvent obtenir cet esprit naturellement. Ils en sont incapables aussi longtemps qu'ils ne se dévouent pas à leur pratique avec persévérance.

- Les bouddhas apparaissent dans le monde "parce qu'ils veulent faire pénétrer les êtres dans le savoir et la vision de bouddha" en leur montrant la Voie.

Grace aux expédients salvifiques appropriés pour montrer, faire comprendre et faire pénétrer les êtres dans le savoir et la vision du Bouddha et la Voie, les bouddhas veulent que tous les êtres obtiennent le savoir et la vision du Bouddha et ils enseignent que les hommes doivent comprendre le but véritable de leur vie. C'est là le seul véritable but pour lequel les bouddhas apparaissent dans le monde.

Le Bouddha enseigne aux Bodhisattvas

Après cela le Shakyamuni dit à Shariputra :

« Les bouddhas adressent leur enseignement salvifique aux seuls bodhisattvas.»

Ces mots pourraient faire croire que les bouddhas n'enseignent qu'aux bodhisattvas et que les shravakas et les pratyekabuddhas ne sont donc pas de vrais disciples du Bouddha. Mais cela n'a pas de sens car le Bouddha dit juste avant :

« Les bouddhas apparaissent dans le monde pour faire saisir la vérité à tous les êtres vivants.»

Pour retrouver la logique il faut examiner ces mots de plus près. A première vue, beaucoup d'enseignements du Bouddha paraissent contradictoires et même dans le Sutra du Lotus on peut être surpris par ce qui semble incohérent. Il n'y a cependant aucune aberration dans les déclarations du Bouddha. Il parle des choses telles qu'elles sont sans les couper du contexte. C'est la lecture superficielle qui nous fait dire : « Je ne peux pas vraiment comprendre les enseignements du Bouddha » ou bien « Ses enseignements sont peu fiables car ils sont inconséquents».

Il faut lire les sutras en profondeur et si on les trouve trop difficiles il faut les relire et les relire encore; ce n'est que comme cela que l'on peut comprendre leur véritable signification. Et si sa propre lecture ne suffit pas, il est toujours possible de demander l'aide d'une personne compétente.

Ce serait une grande erreur que de penser "Les enseignements du Bouddha ne présentent pas d'intérêt pour moi à cause de leurs contradictions." Ce ne serait pas "recevoir et garder fermement le Sutra du Lotus."
Les paroles de Bouddha pourraient être interprétées comme suit : "Aussi longtemps que vous pensez que l'obtention de l'Eveil pour vous seul est suffisante, vous ne serez pas dans l'Eveil véritable. Si vous sentez que vous avez atteint l'Eveil alors que de nombreuses personnes ne l'ont pas atteint, ce sentiment est une preuve que vous vous tenez à l'écart des autres. Ce sentiment n'est pas une fusion avec l'autre mais un isolement. Vous ne savez pas entrer dans l'état du «rien n'a un soi indépendant », parce que vos sentiments égoïstes existent encore. Par conséquent, votre Eveil n'est pas réel. Si on a pu obtenir l'Eveil, c'est que tous les autres peuvent en faire autant. On peut être sauvé de ses souffrances et de même d'autres peuvent être sauvées des leurs. Votre salut en même temps que celui des autres est votre salut réel; au moment précis où vous comprendrez ceci, on pourra dire que vous avez atteint l'Eveil authentique et que vous avez été rendu libre des liens de l'illusion et de la souffrance du monde.

Notre premier pas vers l'Eveil provoque un bouleversement total dans notre vie. Dans notre exemple cité dans la préface, nous avons vu qu'enfant, le mathématicien Yoichi Yoshida ne pouvait pas concevoir comment on pouvait diviser un par trois en obtenant un chiffre exact mais que, plus tard, il a dépassé le système décimal et a raisonné avec des fractions. Un tiers eut alors une existence manipulable qu'il ne pouvait pas concevoir tant qu'il n'avait pas étudié les fractions arithmétiques. C'est seulement après les avoir découvertes qu'il comprit qu'on pouvait considérer les nombres de façon différente.

On peut en dire autant en parlant de l'Eveil. Aussi longtemps qu'un homme de grande sagesse, tel que Shariputra, désire obtenir l'Eveil seulement pour lui-même et être sauvé de ses seules souffrances, il ne peut réellement combler le gouffre entre son Eveil et celui du Bouddha, bien qu'il se soit approché de l'Eveil. Il peut franchir ce gouffre seulement s'il comprend que son salut est indissociable du salut de tous les autres. C'est cela que dit Shakyamuni en expliquant que seuls les bodhisattvas qui s'exercent au salut de tous les êtres vivants, peuvent saisir les enseignements véritables du Bouddha.

Véhicule Unique du Bouddha

Si les shravakas et les pratyekabuddhas s'engageaient à pratiquer la voie du bodhisattva, ils deviendraient à ce moment même de vrais disciples de Bouddha. Le Bouddha ne les a pas ignorés. Il parle ainsi pour les conduire vers la véritable connaissance du Bouddha. Pour preuve nous avons les paroles du Bouddha à Shariputra :

« Shariputra, l'Ainsi-Venu ne prêche le Dharma aux êtres qu'à l'aide de l'Unique véhicule de bouddha, il n'y a pas d'autres véhicules, ni deux ni trois

Le Véhicule Unique signifie que tous les hommes peuvent devenir bouddhas. La bodhéité obtenue par les shravakas, les pratyekabuddhas, et même par les bodhisattvas, est strictement la même et elle a la même origine. Certains peuvent atteindre l'Eveil d'un shravaka et d'autres peuvent atteindre celui d'un pratyekabuddha mais tous deux passent par la porte "du savoir et de la vision de bouddha".

On illustre cela souvent par un commentaire allégorique : une personne qui est passée par cette porte ne peut entrer dans la chambre intérieure de la connaissance du Bouddha avant d'être passée d'abord par le portail de la pratique du bodhisattva. On ne peut pas dire que la porte et le portail ne sont pas tous deux compris dans la résidence du Bouddha. Cependant si une personne reste à la porte, elle sera trempée lorsqu'il pleut et glacée lorsqu'il neige. « Vous tous, entrez dans la chambre secrète de la demeure du Bouddha. La porte Est, l'entrée Ouest et le portail sont des entrées qui mènent à la chambre secrète de la connaissance du Bouddha. » Voilà pourquoi le Bouddha dit qu'il a montré l'existence de ces deux véhicules par son pouvoir d'adaptation mais qu'en fait, il n'y a qu'un seul véritable but pour tous.

Si nous arrivons à saisir la véritable signification de ces paroles du Bouddha, nous comprendrons naturellement la dernière partie du chapitre II. Seuls, les points principaux qui comportent certains termes difficiles pouvant déconcerter seront expliqués plus bas.

Comme nous l'avons déjà vu, les bouddhas apparaissent dans le monde avec un seul but, celui de faire atteindre la connaissance de bouddha à tous les êtres vivants. La vérité est qu'il n'y a qu'un seul enseignement.
Les êtres vivants ont beaucoup de désirs différents enracinés dans leur esprit. Même si on a l'impression que les illusions des hommes ont été supprimées de leur esprit conscient, elles restent dans l'inconscient et surgiront encore et encore par la force des habitudes fixes, dès que les conditions s'y prêteront. Le terme bouddhique pour ce phénomène est jikke, désignant les tendances profondément ancrées en nous. Par exemple, nous nous fâchons soudainement lorsque quelqu'un nous insulte, bien que nous ayons décidé de ne jamais perdre notre sang-froid et que nous croyions être parvenus à avoir une humeur égale. Nos pulsions ont des racines très profondes. Aussi longtemps que nous ne les extrayons pas de notre inconscient, nous ne pouvons pas dire que nous sommes réellement libres des liens de l'illusion et de la souffrance.

L'Age mauvais des cinq Impuretés

Le Bouddha dit à Shariputra :

« Les bouddhas surgissent dans des âges mauvais marqués des cinq impuretés, qui sont l'affliction du kalpa, l'affliction des passions, l'affliction des êtres, l'affliction des vues erronées et l'affliction de la durée de vie; telles sont-elles.»

Kalpa, la première des cinq impuretés, est la décadence qui prend place à la suite d'un très long laps de temps. Lorsqu'un statu quo est maintenu pendant une longue période, divers maux se développent, de la même manière que le durcissement des artères exerce une influence défavorable sur l'état de santé. Pour cette raison, parfois le monde a besoin d'entrer dans un âge nouveau de façon à recouvrer sa santé.

L'affliction des passions signifie que les hommes viennent à agir stupidement à cause de leurs illusions. C'est la raison pour laquelle le nombre d'actions criminelles augmente avec le temps.

L'affliction des êtres désigne les conflits qui surviennent à cause de différences superficielles dans la nature des hommes. Des disputes surviennent et sèment le trouble dans les familles et dans la société parce que les hommes ne comprennent pas que tous les êtres sont pénétrés d'une seule grande force de vie, de sorte qu'ils insistent sur des différences superficielles et que chacun ne pense qu'à son ego.

L'affliction des vues erronées est celle des différents jugements qui entrainent des conflits à grande échelle. Lorsque les hommes voient les choses uniquement du point de leur intérêt personnel, tout finit par se retourner contre eux. Mais si tous adoptaient la manière de voir les phénomènes comme c'est exposé dans l'enseignement du Bouddha, un monde paisible et sans disputes naîtrait naturellement.

L'affliction de la durée de vie vient de ce que la vie est limitée et que les hommes recherchent des résultats et des profits immédiats. Leurs idées et leur conduite provoquent une anxiété à propos de tout et de rien.
Si seulement ils pouvaient s'éveiller à la vérité de la vie éternelle de l'homme, ils seraient sauvés de leurs souffrances.

Dans l'âge des cinq impuretés, les êtres vivants sont trop attachés à leurs illusions pour comprendre l'enseignement suprême s'il leur est prêché tel quel. Par conséquent les bouddhas les guident petit à petit vers l'Eveil par leur pouvoir d'adaptation en divisant l'enseignement en trois véhicules : le véhicule du shravaka, dans lequel on écoute l'enseignement du Bouddha et par lequel on supprime les illusions de l'esprit ; le véhicule du pratyekabuddha, par lequel on ne se satisfait pas de la simple écoute mais en comprenant la vérité par sa propre expérience ; et le véhicule du bodhisattva, par lequel on est sauvé et où on devient un bodhisattva grâce à la pratique spirituelle de sauver autrui. Lorsque les êtres vivants comprennent que ces trois divisions proviennent des pouvoirs d'adaptation des bouddhas, les expédients salvifiques utilisés par les bouddhas s'avèrent efficaces pour conduire à la vérité.


On peut entrer dans la voie du Bouddha de bien des façons : en adorant ses reliques, en construisant des stupas et des mémoriaux, en construisant des temples et des sanctuaires dédiés aux bouddhas dans des lieux déserts, ou même en rassemblant un tas de sable pour former un stupa de bouddha. Tous peuvent entrer dans la voie du Bouddha par de bonnes actions. En s'efforçant de plus en plus à être vertueux et à développer un grand esprit de bienveillance, on devient finalement des bouddhas.

Les paroles du Bouddha que nous devons particulièrement essayer de comprendre correctement sont celles-ci :

« C'est pour ces fils de bouddha
que je prêche ce Sutra du Grand Véhicule;
j'annonce à de telles gens
qu'ils réaliseront la Voie de bouddha en une existence à venir. »

En parlant de l'existence à venir, le Bouddha n'entend pas "après la mort" mais "dans le futur, lorsqu'on aura avancé progressivement, pas à pas."

Le Sutra du Lotus nous enseigne que lorsque quelqu'un a atteint l'Eveil, il devient immédiatement un bouddha et que ce monde devient instantanément la Terre de la Lumière Toujours Paisible.

Dans les dernières stances du chapitre II, nous trouvons les phrases suivantes :

« Ce n'est certainement pas par le Petit Véhicule
que les bouddhas sauveront les êtres. »

Ces lignes sont souvent mal interprétées comme signifiant : " Les bouddhas ne sauveront pas tous les êtres vivants par un petit véhicule." Certaines personnes considèrent que ceci est incohérent par rapport à la bienveillance du Bouddha. En fait cela signifie que les bouddhas ne peuvent pas sauver tous les êtres par le seul petit véhicule. Ils peuvent conduire les êtres jusqu'à un certain point grâce au petit véhicule mais celui-ci ne mène pas au salut final, le salut suprême.

Le Bouddha conclut son sermon dans le chapitre II par des mots très forts :

« Shariputra, il te faut le savoir :
tel est le Dharma des bouddhas;
grâce à des myriades d'expédients salvifiques,
ils prêchent le Dharma en s'accommodant aux dispositions. 
Ceux qui ne l'étudient pas
sont incapables de l'élucider et de le comprendre.
Puisque dorénavant vous savez
comment les bouddhas, les instructeurs du monde,  
se servent d'expédients salvifiques accommodés aux dispositions,
vous ne serez plus égarés par le doute,
et concevrez en pensée une grande allégresse,
sachant vous-mêmes que vous deviendrez bouddha. »

Suite

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