Votre messager m'a remis
vos divers dons, notamment le kimono blanc et les gamoku
de pièces de monnaie, ainsi que ce que le seigneur
Toki m'annonçait dans sa lettre. J'ai particulièrement
apprécié les kakis, les poires, et les algues, fraîches
et séchées.
Je suis très préoccupé par la maladie de votre
seigneur. Même s'il n'a pas la foi dans le Sutra du Lotus,
vous êtes un membre de son clan et c'est grâce à
sa considération que vous pouvez faire des offrandes
au Sutra. Le bienfait de vos présents
se transforme donc en prières pour la guérison de votre
seigneur. Pensez à un arbuste sous la protection d'un grand arbre,
ou à l'herbe au bord d'un grand fleuve. Même s'ils ne reçoivent
pas directement la pluie ou l'eau, ils se développent néanmoins,
en bénéficiant de la rosée du grand arbre, ou de
l'humidité de la rivière. C'est comparable à la
relation que vous avez avec votre seigneur. [Pour donner un autre exemple,]
le roi Ajatashatru était
un ennemi du Bouddha. Mais parce que
Jivaka, ministre de sa cour, croyait au Bouddha et lui faisait sans
cesse des offrandes, l'accumulation des bienfaits qu'il obtint en agissant
ainsi rejaillit, dit-on, sur Ajatashatru.
Le bouddhisme enseigne que lorsque l'état de bouddha se manifeste
à l'intérieur, il attire la protection de l'extérieur.
C'est un principe primordial, essentiel, du bouddhisme. Il est dit dans
le Sutra du Lotus:
"Je vous respecte profondément." On lit dans le Sutra
du Nirvana : "Tout ce qui est en vie possède l'état
de bouddha." Et dans le Daijo
Kishin Ron d'Ashvaghosha:
"Lorsque l'état de bouddha est constamment éveillé,
il dissipe rapidement les illusions
et révèle dans la vie l'aspect du Corps
du Dharma." On trouve une affirmation similaire dans le Yuga
Ron du bodhisattva Maitreya
.
Une action invisible aura pour résultat un bienfait visible.
Le Démon du sixième
ciel savait probablement cela. Et il a possédé les
autres membres de votre clan, en les poussant à inventer un énorme
mensonge
afin de vous empêcher de faire des offrandes au Sutra du Lotus.
Pourtant, grâce à la profondeur de votre foi, les Dix
Filles-démones ont dû vous venir en aide et provoquer
la maladie de votre seigneur. Il ne vous traite pas en ennemi mais parce
que, en une occasion, il a mal agi à votre égard en croyant
ce qu'ils avaient dit, il est tombé gravement malade et sa maladie
persiste. Ryuzo-bo, que ces gens
considéraient comme le pilier sur lequel ils s'appuyaient, a
déjà été renversé, et ceux qui ont
menti à votre sujet ont contracté la même maladie
que votre seigneur. Ryokan commet
une faute encore plus grave qu'eux. Il aura sans doute un grave accident,
ou provoquera des troubles majeurs et se retrouvera dans une terrible
détresse. Il n'échappera sûrement pas à la
rétribution.
En tout cas, je le crains, vous êtes en danger. Vos ennemis vont
certainement s'en prendre à votre vie. Au jeu de go, si deux
pions de la même couleur sont placés côte à
côte, ils ne peuvent pas être pris par un pion adverse.
Un chariot, s'il a deux roues, ne zigzague pas sur la route. De même,
si deux hommes marchent ensemble, un ennemi hésitera à
les attaquer. Par conséquent, même si vous avez des reproches
à faire à vos plus jeunes frères, ne les laissez
pas vous quitter un seul instant.
Votre visage montre les signes évidents d'un caractère
coléreux. Mais sachez que les divinités
ne protégeront jamais une personne irascible, quelle que soit
l'estime qu'elles lui accordent. Si vous étiez tué, vous
atteindriez la boddhéité après votre mort, mais
vos ennemis seraient ravis, alors que, pour notre part, nous le déplorerions.
Ce serait en vérité bien regrettable. Au moment où
vos ennemis s'emploient à conspirer contre vous, votre seigneur
vous accorde une confiance plus grande que jamais. Même s'ils
semblent apaisés, intérieurement, ils sont sans doute
bouillants de haine. Vous devez donc, en toute occasion, vous comporter
avec retenue en leur présence. Traitez les autres membres du
clan avec plus de respect que vous ne l'avez fait jusqu'à présent.
Pour l'heure, si des membres du clan
Hojo se trouvent en visite chez votre seigneur, évitez de
vous y rendre, même s'il vous a convoqué.
Si le pire devait se produire et si votre seigneur venait à mourir,
vos ennemis se retrouveraient sans maître et ne sauraient plus
vers qui se tourner, mais ils ne semblent pas en avoir conscience. Déraisonnables
comme ils sont, s'ils vous voient vous présenter de plus en plus
fréquemment [chez votre seigneur], leur cœur brûlera
de jalousie et ils en étoufferont.
Si les jeunes nobles du clan Hojo ou les
épouses des notables vous interrogent sur la maladie de votre
seigneur, quelle que soit la personne, inclinez-vous bien bas, joignez
respectueusement les mains et répondez: "Sa maladie dépasse
totalement mes faibles talents de médecin. Mais j'ai beau refuser,
il me demande avec insistance de le soigner. Puisque je suis à
son service, je n'ai d'autre choix que de lui obéir."
Ne vous coiffez pas de manière voyante et évitez de porter
des tenues trop élégantes, des kimonos somptueux ou d'autres
vêtements de couleurs éclatantes. Soyez patient et conservez
cette attitude pour le moment.
Vous savez sûrement ce que dit le Bouddha de la période
des Derniers jours du Dharma. "Ce
sera une époque impure où même les sages auront
du mal à vivre. Ils seront semblables à des pierres dans
une fournaise qui semblent tout d'abord supporter la chaleur mais qui
finissent par s'émietter et tomber en cendres. Des hommes vertueux
préconiseront les cinq vertus
majeures d'humanité mais trouveront eux-mêmes difficile
de les pratiquer." Comme le dit le proverbe: "Il n'est pas
bon de rester trop longtemps à la place d'honneur."
De nombreuses personnes vous ont tendu des traquenards mais, déjouant
leurs complots, vous en êtes sorti victorieux. Si vous perdez
votre sang-froid maintenant et tombez dans leur piège, vous serez
comme un bateau ayant presque achevé la traversée à
la force des rames et qui finit par chavirer avant d'atteindre le rivage,
ou comme un repas à la fin duquel on ne sert pas de thé.
Dans la demeure de votre seigneur, tant que vous resterez dans la pièce
qui vous est assignée, il ne vous arrivera rien. Mais c'est lorsque
vous vous y rendrez, à l'aube, ou lorsque vous en reviendrez,
au crépuscule, que vos ennemis essaieront de vous attaquer. Surveillez
aussi très attentivement votre maison et les alentours et, au
cas où quelqu'un y serait caché regardez derrière
les portes coulissantes, dans la salle où votre famille pratique,
sous le plancher ou dans l'espace libre au-dessus du plafond.
Cette fois-ci, vos ennemis se montreront encore plus rusés qu'auparavant
dans leurs complots. Finalement, en cas d'urgence, personne ne pourrait
mieux vous protéger que les gardiens de nuit d'Egara
à
Kamakura. Même si cela vous demande
quelques efforts, vous devriez vous allier avec eux en toute amitié.
Minamoto no Yoshitsune eut
beaucoup de difficultés à remporter la victoire sur les
Heike jusqu'au jour où il
parvint à rallier Shigeyoshi
à sa cause, et il put ainsi vaincre le clan rival. Le shogun
Minamoto no Yoritomo voulait
se venger sur Osada de la mort
de son père, mais il ne voulut pas faire décapiter le
meurtrier avant d'avoir vaincu les Heike.
[Il est encore plus vital pour vous de maîtriser vos émotions
pour vous allier avec vos quatre frères.] Tous quatre ont risqué
leur vie pour obtenir leurs fiefs, et ceux-ci ont été
confisqués par leur seigneur parce qu'ils avaient foi dans le
Sutra du Lotus et confiance en Nichiren. Respectez ceux qui
croient en Nichiren et au Sutra du Lotus, sans tenir compte
de ce qu'ils ont pu faire par le passé. De plus, si ces personnes
vont et viennent dans votre maison, vos ennemis auront peur des gardiens
de nuit. Ce n'est pas comme s'ils essayaient de venger la mort de leur
père; ils ne veulent sûrement pas que leur complot éclate
au grand jour. Pour quelqu'un comme vous qui doit éviter d'être
vu, ces quatre-là sont les guerriers les plus fiables. Maintenez
toujours des relations amicales avec eux. Mais parce que vous êtes
de nature coléreuse, vous ne tiendrez peut-être pas compte
de mes conseils. Dans ce cas, mes prières n'auront pas le pouvoir
de vous sauver.
Ryuzo-bo et votre frère aîné
ont comploté contre vous. Par conséquent, le ciel est
intervenu pour que la situation devienne exactement celle que vous souhaitiez.
Comment oseriez-vous maintenant aller contre le vœu du ciel? Même
si vous aviez accumulé mille ou dix mille trésors, à
quoi serviraient-ils si vous étiez abandonné par votre
seigneur? Il vous protège déjà comme si vous étiez
son propre père, il vous suit comme l'eau adopte la forme du
récipient qui la contient, ayant besoin de vous comme un veau
a besoin de sa mère, et il s'appuie sur vous comme un vieillard
sur sa canne. Sa considération pour vous n'est-elle pas due au
pouvoir du Sutra du Lotus? Comme les autres personnes à
son service doivent vous envier! Parlez à vos quatre frères
sans tarder et tenez-moi informé. Ensuite, je prierai sincèrement
les divinités [pour votre protection]. Je leur ai déjà
fait part de votre profond chagrin à la mort de vos père
et mère. Le Bouddha Shakyamuni leur témoignera certainement
une attention toute particulière.
Encore et encore, je me rappelle ce moment, inoubliable même à
présent, où, alors que je devais être décapité,
vous m'avez accompagné, tenant les rênes de mon cheval
et versant des larmes de douleur. Je ne pourrai jamais non plus l'oublier
dans aucune vie future. Si, pour avoir commis quelque faute grave, vous
deviez tomber en enfer, quand bien
même Shakyamuni m'exhorterait à devenir bouddha, je refuserais;
j'irais plutôt en enfer avec vous. Car si vous et moi tombions
ensemble en enfer, c'est le Bouddha Shakyamuni et le Sutra du Lotus
que nous y trouverions. Ce serait comme la lune illuminant les ténèbres,
comme de l'eau froide versée dans de l'eau chaude, comme le feu
faisant fondre la glace ou le soleil déchirant l'obscurité.
Mais si vous négligez mon conseil, si peu que ce soit, ne me
blâmez pas pour ce qui pourrait se produire.
L'épidémie qui sévit actuellement frappera, comme
vous l'avez dit, les hautes couches de la société à
la fin de l'année. Peut-être est-ce le dessein des Dix
Filles-démones. Pour le moment, conservez votre calme et
observez l'évolution des événements. Et n'allez
pas vous plaindre aux autres des difficultés que vous éprouvez
à vivre en ce monde. Une telle attitude s'écarte grandement
de celle d'un homme de sagesse. Après la mort d'un homme qui
se plaint, son épouse, incapable de surmonter son chagrin, même
sans le vouloir, révélera aux autres sa conduite honteuse.
Et cela ne sera en aucun cas la faute de l'épouse mais seulement
le résultat du comportement répréhensible du mari.
Il est rare de naître en tant qu'être humain. Ceux qui vivent
sous forme humaine sont en nombre infime, comme la quantité de
grains de sable qui peut tenir sur un ongle. La vie en tant qu'être
humain est difficile à conserver, aussi difficile que pour la
rosée de rester sur l'herbe. Mais il vaut mieux ne vivre qu'un
seul jour avec honneur que de vivre jusqu'à cent-vingt ans pour
mourir dans la honte.
Vivez de telle manière que les gens de Kamakura disent, en vantant
vos mérites, que Shijo Kingo est dévoué à
la cause de son seigneur, dévoué à la cause du
bouddhisme et qu'il est concerné par le sort d'autrui.
Le trésor du corps est plus précieux
que le trésor du grenier, le trésor du cœur est plus
précieux que le trésor du corps et c'est le plus précieux
de tous. Après avoir lu cette lettre, efforcez-vous d'accumuler
les trésors du cœur!
J'aimerai relater un événement généralement
gardé caché. Dans l'histoire du Japon, deux empereurs
furent assassinés. L'un d'eux était le trente-troisième
empereur, Sushun.
Il était le fils de l'empereur Kimmei
et l'oncle du prince Shotoku.
Il convoqua un jour le prince Shotoku et
lui dit : "On vous prête un sagesse sans égale. Examinez
Notre physionomie et dites-Nous ce que vous y voyez!" Le prince
se récusa à trois reprises, mais l'empereur insista. Alors,
ne pouvant plus refuser, le prince examina avec respect la physionomie
de Sushun et déclara: "Il est
inscrit sur le visage de Votre Majesté que quelqu'un va L'assassiner."
L'empereur changea de couleur. "Sur quels indices vous appuyez-vous
pour affirmer cela?" demandai-t-il. Le prince répondit:
"Je vois des veines rouges dans vos yeux. C'est le signe que vous
provoquerez l'hostilité des autres." Sur ce, l'empereur
demanda: "Comment Notre Majesté peut-elle échapper
à ce destin?" Le prince répondit: "Il est difficile
d'y échapper. Mais il y a des guerriers que l'on appelle les
cinq grands principes d'humanité. Tant que vous garderez ces
guerriers à vos côtés, vous ne courrez aucun danger.
Les écrits bouddhiques désignent ces guerriers du nom
de "patience" l'une des Six
paramita."
Pendant un certain temps, l'empereur Sushun
observa fidèlement la pratique de la patience. Mais, de nature
irascible, il viola un jour ce précepte quand un de ses sujets
lui fit cadeau d'un jeune sanglier sauvage. Il décrocha la boucle
qui retenait son sabre au fourreau, et le plongea dans les yeux du sanglier
en disant: "Voilà un jour ce que Nous ferons à cet
homme que Nous haïssons!" Le prince Shotoku,
qui était présent, s'exclama: "Ah! C'est effroyable,
effroyable! Votre Majesté va sûrement éveiller la
haine des autres. Ces mots mêmes que vous venez de prononcer seront
le sabre qui va vous frapper." Le prince se fit sur l'instant apporter
des objets précieux qu'il partagea entre ceux qui avaient entendu
la remarque de l'empereur [dans l'espoir d'acheter leur silence]. L'un
d'eux, néanmoins rapporta l'épisode au ministre Soga
no Umako. Umako, croyant que c'était
à lui que l'empereur vouait cette haine, persuada Atai
Goma, fils d'Azumanoaya no Atai Iwai,
de tuer l'empereur. Ainsi, même un souverain sur le trône
doit veiller à ne pas exprimer sans retenue ses pensées.
Confucius était pour
le principe de "Neuf pensées pour un mot", ce qui signifie
qu'il réfléchissait par neuf fois avant de parler. Dan,
duc de Zhou, était si soucieux de bien recevoir ceux qui
lui rendaient visite qu'il s'interrompait trois fois en se lavant les
cheveux, ou reposait trois fois ce qu'il allait mettre à la bouche
au cours du repas, [afin de ne pas les faire attendre]. Réfléchissez
bien à cela. Ne me faites pas de reproches plus tard. [Un tel
comportement] c'est en cela que réside le bouddhisme.
Le cœur des enseignements de toute un vie de Shakyamuni est le
Sutra du Lotus, et le cœur de la pratique du Sutra
du Lotus est le chapitre Fukyo
(réf).
Quel est le sens du profond respect que manifestait le bodhisattva Fukyo
aux êtres humains? Le véritable sens de la venue du Bouddha
Shakyamuni en ce monde fut d'offrir un modèle de comportement
humain. Comme c'est profond! Comme c'est profond! Etre sage, c'est mériter
le nom d'être humain. Ne pas réfléchir, c'est [n']
être [rien de plus qu'] un animal.
Nichiren
Le onzième jour du neuvième mois de la troisième
année de Kenji (1277)
ARRIERE-PLAN
- Datée du 11 septembre 1277, cette lettre fut envoyée
à Shijo Kingo à Kamakura. On l'appelle "Les trois
sortes de trésor" parce que le Daishonin y parle des trésors
du grenier, des trésors du corps et des trésors du cœur,
affirmant que les trésors du cœur sont les plus précieux.
On appelle aussi quelquefois ce gosho "L'histoire de l'empereur
Sushun" parce que dans cette lettre, Nichiren Daishonin relate
l'histoire de l'empereur de ce nom que son tempérament colérique
conduisit à sa propre perte.
Vers 1274, Shijo Kingo entreprit de convertir son seigneur au bouddhisme
du Daishonin. Le seigneur Ema n'apprécia guère ces efforts
et, sur la base de fausses accusations d'autres personnes à son
service, confisqua une partie des terres de Kingo. La situation empira
en juin de cette année-là lorsque Kingo assista à
un débat entre Sammi-bo Nichigyo, disciple du Daishonin, et Ryuzo-bo,
moine de l'école Tendai. Les collègues de Kingo le calomnièrent
de nouveau auprès du seigneur Ema, en prétendant qu'il
avait tenté de perturber le débat pour mettre Ryuzo-bo
dans l'embarras.
Le Daishonin envoya plusieurs lettres à Shijo Kingo et adressa
même une requête au seigneur Ema en faveur de Shijo Kingo.
Dans ces lettres, le Daishonin lui donne des conseils pratiques aussi
bien que des directives dans la foi. Il conseille aussi à Kingo
de s'efforcer de contrôler son tempérament coléreux
et de ne pas se laisser emporter par ses émotions. (Commentaire
ACEP)
En anglais : The Three Kinds of Treasure
- commentaires : http://nichiren.info/gosho/bk_3KindsTreasure.htm
- http://www.sgilibrary.org/view.php?page=852&m=0&q=