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Mythe et Dharma
Démythification du Dharma

Ryuei Michael McCormick
Causerie à l’Académie Américaine des Religions en novembre 2004


Que ce soit sur le Net ou ailleurs, nombre de personnes ont exprimé l’idée que dans le bouddhisme il n’y avait ni paradis ni enfer. Pour la plupart c’étaient des bouddhistes d’occasion ou des sympathisants qui avaient peut-être lu quelques ouvrages de vulgarisation zen ou sur la pratique de la pleine conscience (smriti) et n’avaient pas encore abordé la riche mythologie et la cosmologie extrêmement élaborée du bouddhisme. Ces débutants bouddhistes sont préoccupés par l’ici et maintenant et ne regardent que les aspects du Dharma qui sont immédiatement exploitables. Certains ont, sans doute, entendu l’histoire du Maître zen à qui l’on posa la question : « Que devenons-nous après la mort ? » et qui a répondu : « Pourquoi me demandez-vous cela à moi ? Je ne suis pas encore mort. » Je trouve cette réponse tout à fait pertinente. Au lieu de s’interroger et de se faire du souci à propos de ce qu’ils ont été dans le passé ou de ce qu’ils seront dans l’avenir (si toutefois ils seront quelque chose), les gens feraient mieux de s’intéresser au genre de vie qu’ils créent juste ici et maintenant.

Il est vrai que le Bouddha a parlé de renaissance dans le Ciel, l’enfer et dans d’autres mondes. Par exemple, dans le Maha-sihanada Sutta (Le grand discours sur le Rugissement du Lion, MN. 12), il énumère cinq renaissances possibles :

« Shariputra, il y a ces cinq destinations. Quelles sont-elles ? L'enfer, le monde animal, le monde des esprits faméliques, les êtres humains et les dieux. »

D’autres discours décrivent le monde des asuras (démons combattants) comme une sixième destination de renaissance alors que d’autres encore incluent les asuras dans le monde des dieux. Tous ces mondes font partie de ce qu’on peut appeler la cosmologie du Mont Sumeru. C’est à elle que font référence les sutras. Ce monde mythique est composé de quatre continents avec le Mont Sumeru au centre. Sous terre, au plus profond, se trouve le monde de l’enfer et des esprits faméliques (pretas). A la surface des continents, il y a les animaux, les hommes et différents esprits de la nature. Dans les océans il y a les asuras et les nagas ; sur les pentes et le sommet du Mont Sumeru, il y a des dieux et des déesses, et au-dessus du Mont, par ordre ascendant d’excellence, de subtilité et d’importance, se trouvent d’autres mondes célestes. Le bouddhisme mahayana aménageait ainsi un univers rempli de mondes, domaines, systèmes, terres pures et toutes sortes de bouddhas cosmiques dans les dix directions.

De nos jours, il n’est plus question d’adopter littéralement cette vision du monde, pas plus que la Bible ne peut prétendre que le monde est plat et que l’enfer se trouve sous terre et le paradis au-dessus des nuages. Comment s’accommodent donc les bouddhistes de cette cosmologie mythique surannée ? Une solution serait de simplement l’ignorer et de porter son attention sur l’aspect plus rationnel du bouddhisme que l’on trouve dans les doctrines telles que les Quatre Nobles Vérités et des pratiques telles que le vipassana ou l’attention à la respiration. Une autre solution serait de « démythifier » le Dharma. Selon le Précis des Termes Théologiques de Van Harvey :

« La démythification fait référence à une manière d’interpréter le Nouveau Testament qui fut proposée et systématisée en 1941 par Rudolf Bultmann (1884-1976), théologien allemand spécialisé dans le Nouveau Testament. (note) Celui-ci faisait valoir que le Nouveau Testament avait été rédigé dans une langue d’une mentalité primitive et préscientifique qui, du point de vue de l’histoire des religions, doit être appelée mythologique. Dans cette mentalité mythologique, les domaines des anges en guerre contre les démons ainsi que les évènements inhabituels provenaient directement de pouvoirs surnaturels. »

Un peu plus loin, le Précis dit :

« Le mythe exprime certaines intuitions fondamentales quant à l’existence humaine et sa relation avec des forces que l’homme expérimente en tant que base et limite de sa vie. Pour comprendre ces intuitions, cependant, il est nécessaire de les dégager de leur forme démodée, c'est-à-dire qu’il faut les démythifier. »

Une façon de démythifier le Dharma est de le « psychologiser ». En d’autres termes, affirmer que les enfers, les esprits faméliques, les Ciels et les terres pures et leurs habitants surnaturels ne sont ni des descriptions topographiques ni des êtres réels mais des métaphores pour des états d’esprit et des façons d’être, est interagir avec le monde en fonction de nos habitudes, de nos tendances et de nos croyances. Ce procédé n’a rien de nouveau dans le bouddhisme. On peut même dire que c’est Shakyamuni qui a inventé la psychologisation de la cosmologie mythique. Ainsi lit-on dans les Samyutta-nikaya (Discours groupés ou connectés) :

« Bhiksus, lorsqu'une personne ordinaire sans instruction énonce : ‘‘Il y a un précipice sans fond dans l'océan’’, elle parle de quelque chose qui n'existe pas, qu'on ne peut pas trouver. Le mot ‘‘précipice sans fond’’ désigne en fait la sensation physique de la douleur. » (réf.)

Au XIIIème siècle, au Japon, Nichiren a également démythifié le Dharma en traduisant en termes psychologiques les six mondes de l’enfer, des esprits faméliques, d’animalité, des asuras, des hommes et des cieux, dans l’un de ses traités les plus importants, le Kanjin no Honzon sho (Le véritable objet de vénération) :

« Quand nous regardons le visage des autres, il nous paraît tantôt joyeux, tantôt furieux, tantôt calme. Parfois ce visage exprime l'avidité, parfois la stupidité*, parfois la méchanceté. La fureur est le monde de l'enfer ; la convoitise*, le monde des esprits affamés ; la bêtise, le monde de l'animalité ; la méchanceté, le monde des asuras ; la joie, le monde du Ciel et le calme, le monde de l'humanité. Ces mondes, les six voies, s'expriment tous physiquement sur le visage d'une personne. »

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que les bouddhistes médiévaux comme Nichiren ne voyaient dans ces mondes et ces êtres que des réalités psychologiques. Tout comme les chrétiens pré-modernes, les bouddhistes pré-modernes comme Nichiren comprenaient que les textes sacrés pouvaient être interprétés à différents niveaux et que leur sens littéral n’était pas le seul possible. Au Moyen Age les chrétiens interprétaient la Bible au sens littéral, allégorique, moral ou analogique, offrant la possibilité de lire un passage en liaison avec un événement historique donné, usant de métaphores en parlant de la foi, de la morale et d’eschatologie. Toutes les interprétations étaient considérées comme complémentaires et nullement contradictoires. En un mot, ils ne voyaient pas la Bible comme une réalité au sens propre ou comme une vérité au sens figuré, mais les deux en même temps. De la même façon, Nichiren pouvait parler des six mondes (en fait, il parle des dix mondes, incluant les auditeurs-shravakas, les pratyekabuddhas, les bodhisattvas et les bouddhas) en même temps comme états d’esprit et comme mondes réels habités par des hommes et des êtres surnaturels, les « mondes-états » où l’on peut renaître.

La possibilité d’avoir en même temps une compréhension subjective et psychologique des dix mondes ainsi qu’une vision plus objectale et mythique en tant que vérité littérale, explique comment un bouddhiste du Moyen Age comme Nichiren a pu parler de ces mondes en tant qu’états psycho-mentaux dans le Kanjin Honzon Sho et dans d’autres gosho, comme le Ken Hobo sho, et décrire en détail les souffrances endurées dans chacun des huit grand enfers et les actes qui y conduisaient, sans même une allusion à leur sens métaphorique ou allégorique. Cela peut déconcerter les bouddhistes modernes pour qui les fondateurs irréprochables – quelle que soit leur lignée – étaient des rationalistes modernes à leur propre image, interprétant la cosmologie bouddhiste uniquement en termes de psychologie. Ce n’est nullement le cas, et je pense qu’à de rares exceptions près les bouddhistes pré-modernes n’étaient pas tellement différents de leurs homologues chrétiens en acceptant comme incontestable la vision mythique du monde avec toutes les traditions qui en découlaient.

Alors, quelle attitude avoir, lorsqu’on est un bouddhiste américain moderne, face aux diverses traditions asiatiques de différentes congrégations ? Balayer tout cela sous le tapis et prétendre que nos maîtres ne pensaient pas réellement ce qu’ils disaient lorsqu’ils utilisaient les cieux et l’enfer au sens littéral ? Ne retenir que les passages où ils parlent par métaphore ? Ou bien reconnaître que leur vision du monde était très différente de la nôtre et faire l’impasse ou tout au moins rejeter les passages qui « ne collent pas » avec notre compréhension de l’univers ?

J’aimerais pour cela revenir à l’idée de démythologisation de Bultmann. Au lieu de rejeter tout ce qui est énoncé en termes mythiques et de réduire tout à des explications psychologiques, nous pourrions, peut-être, nous ouvrir à la possibilité que ces formes mythiques véhiculent quelque chose qui transcende la subjectivité et l’objectivité. Pour donner un exemple, j’aurais recours une fois encore au Kanjin Honzon Sho.

Dans ce traité, Nichiren explique abondamment la doctrine des « 3000 mondes en un seul instant-pensée » (ichinen sanzen) enseignée par Zhiyi (528-597), le fondateur de l’Ecole Tian-tai et décrite dans son ouvrage majeur le Maka Shikan (Grand Arrêt et Introspection). Il n’est pas possible d’en parler en détail dans le cadre de cet article. Le point important est que cette doctrine présente chacun des dix mondes – de l’enfer à la boddhéité – comme contenant la totalité des autres mondes et que ces 100 mondes se manifestent sous dix modalités causales (nyoze). Ces dix mondes s’incluant mutuellement et se manifestant sous dix aspects causaux s’appliquent à trois domaines : 1) les cinq agrégats qui forment une entité ; 2) la communauté des êtres sensitifs ; 3) l’environnement. On arrive ainsi à 3000 « mondes » comprenant toutes les manifestations et tous les états - depuis l’enfer jusqu’à la bodhéité - qui s’appliquent aux individus, aux sociétés et à l’environnement non sensitif. Cette théorie fut à l’origine de l’enseignement tian-tai sur la possibilité d’atteinte de la bodhéité par les plantes (somoku jobutsu).

Nichiren dit :

« Question - Quelle différence y a-t-il entre le principe des cent mondes-états et des mille modalités et celui d'ichinen sanzen (trois mille possibilités d'expression de la vie) ?
Réponse - Le premier ne concerne que les êtres sensitifs, alors que le second s'applique aussi bien aux êtres sensitifs qu'aux êtres non-sensitifs. » (Le Véritable Objet de Vénération)

Cela montre que Nichiren ne considérait pas ichinen sanzen comme uniquement applicable à des états mentaux mais qu’il trouvait la doctrine de Zhiyi révolutionnaire précisément parce qu’elle ne se limitait pas à la seule psychologie individuelle mais s’étendait aux manifestations des 10 mondes dans la société et l’environnement.

Je pense que c’est une intuition dont nous avons beaucoup à apprendre. Nous pouvons démythifier les dix mondes et ne pas accepter que soient réels sous nos pieds les enfers de feu pleins de démons à tête de bœuf ou, au-dessus de nous, des palais célestes. Mais en même temps nous pouvons accepter l’idée que nous ne créons pas le ciel et l’enfer uniquement dans notre tête mais également dans la société et ce que nous appelons le monde objectif qui nous entoure. En d’autres termes, nous faisons partie d’un système interdépendant qui se trouve dans notre esprit, dans notre corps, dans nos semblables et dans tous les êtres sensitifs, sur la terre entière en fait. Quand nous créons des infrastructures et des ressources qui nous permettent de faire le tour du monde en quelques heures, quand par Internet nous pouvons communiquer instantanément, ce ne sont que des exemples des « bienfaits » célestes qui ne sont nullement seulement subjectifs. Quand la famine emporte des milliers de personnes lors de guerres civiles ou de génocides, peut-on prétendre que les esprits faméliques ne sont que des symboles ou des états psychiques ? Il est commode d’oublier tout cela et de nous débarrasser de notre responsabilité au lieu de faire un travail sur nous-mêmes, de chercher à développer ce que les autres ont de mieux, de veiller à ce que notre société respecte l’environnement et que les hommes développent leur santé et leur prospérité. J’espère que les bouddhistes utiliseront ces enseignements mythiques après les avoir démythifiés et dépsychologisés, voyant en eux une voie d’Eveil à l’interdépendance entre les individus, la société et l’environnement.

http://nichirenscoffeehouse.net/Ryuei/demythologizing.html

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