J'ai bien
reçu les chimaki
,
le saké, le riz séché, les poivrons, le papier,
et tout ce que vous avez pris la peine de me faire parvenir par votre
messager. Il m'a aussi transmis votre message demandant que tous ces
dons soient tenus secrets. Je ferai comme vous le désirez.
Condamné à l'exil, je suis arrivé le douzième
jour du cinquième mois sur une côte dont je n'avais jamais
entendu parler auparavant. Alors que je débarquai, souffrant
encore du mal de mer, vous avez eu la bonté de me prendre sous
votre protection. Quel destin nous a donc réunis? Peut-être
avez-vous été un pratiquant du Sutra du Lotus
dans des existences passées. Aujourd'hui, à l'époque
des Derniers jours du Dharma, vous
êtes né pour devenir un batelier
(funamori)
du nom de Yasaburo et prendre pitié
de moi. Vous êtes un homme, et peut-être avez-vous trouvé
naturel d'agir ainsi, mais votre femme aurait pu être moins désireuse
de me venir en aide. Pourtant, elle m'a donné à manger,
elle m'a apporté de l'eau pour me laver les mains et les pieds,
et m'a traité avec beaucoup de sollicitude. N'est-ce pas véritablement
merveilleux?
Quelle cause vous
a conduit à croire dans le Sutra du Lotus et à
me servir pendant les trente et quelques jours de mon séjour
en cet endroit? Le seigneur et les habitants de la région me
haïssaient et me méprisaient plus encore que les gens de
Kamakura. Le visage de ceux
qui m'apercevaient se fermait et les autres, à la seule écoute
de mon nom, se sentaient remplis de fureur. Et, bien que nous nous trouvions
dans le cinquième mois, époque où le riz est rare,
vous m'avez nourri en secret. C'est comme si mes parents étaient
réapparus à Kawana, près
d'Ito, dans la province d'Izu.
On peut lire dans
le quatrième volume du Sutra du Lotus: "J'enverrai
des hommes et des femmes à l'esprit pur pour faire des offrandes
à celui qui enseigne le Dharma." Les divinités
du ciel et les divinités
bienveillantes prendront la forme d'hommes et de femmes et feront
des dons pour soutenir celui qui pratique le Sutra du Lotus.
Sans aucun doute, vous et votre femme êtes bien nés comme
étant "un homme et une femme à l'esprit pur"
et vous faites maintenant des dons à celui qui enseigne le Dharma,
Nichiren.
Comme je vous ai déjà envoyé une lettre détaillée
,
dans celle-ci, je resterai bref. Mais j'aimerais tout de même
vous préciser un point. Quand le seigneur de cette région
m'a demandé de prier pour sa guérison, je me suis interrogé
sur l'opportunité de le faire mais puisqu'il semblait avoir une
certaine foi en moi, j'ai décidé d'invoquer le Sutra
du Lotus. Si je le faisais, il me semblerait impossible que les
dix Filles-démones ne
viennent joindre leurs forces aux miennes. C'est pourquoi j'ai fait
appel au Sutra du Lotus, à Shakyamuni, à Taho
et à tous les bouddhas de l'univers, ainsi qu'à la déesse
du Soleil, à Hachiman
et aux autres divinités
majeures ou mineures. J'étais certain que ma requête serait
entendue et que le résultat apparaîtrait. J'étais
convaincu qu'ils ne resteraient jamais sourds aux prières de
Nichiren, et les exauceraient aussi naturellement que l'on soigne une
plaie ou que l'on soulage une démangeaison. Et en effet, le seigneur
retrouva la santé. Par gratitude, il m'offrit une statue du Bouddha
qu'on avait trouvée dans la mer en pêchant du poisson.
Il le fit parce que sa maladie était enfin guérie, et
que cette guérison était due aux Jurasetsu.
Les bienfaits de son offrande
rejailliront sur vous et sur votre femme.
Nous, simples mortels,
résidons tous dans l'océan des souffrances de la vie
et de la mort depuis le temps sans
commencement. Mais maintenant que nous sommes devenus pratiquants
du Sutra du Lotus, nous ne manquerons pas de devenir des bouddhas
éveillés à la réalité corps-esprit
qui existe depuis le passé sans commencement. Nous révélerons
la nature immuable inhérente en nous-mêmes, ainsi que la
sagesse mystérieuse nous permettant de prendre conscience du
Dharma merveilleux. Nous goûterons
un état de vie aussi indestructible que le diamant. Comment pourrions-nous
alors être, si peu que ce soit, différents du Bouddha [sorti
des flots]? Le vénérable Shakyamuni qui déclara:
"Moi seul peux les sauver", à une époque encore
plus ancienne que gohyaku-jintengo,
est semblable à chacun d'entre nous. Tel est l'enseignement d'ichinen
sanzen exposé dans le Sutra du Lotus. Notre comportement
est une illustration des mots "Je suis toujours ici enseignant
le Dharma."
Ainsi, nous sommes tous des entités concrétisant l'enseignement
suprême du Sutra du Lotus et la noble vie du Bouddha Shakyamuni, même si les simples mortels n'en ont pas conscience.
C'est ce que signifie le passage du chapitre Juryo
(réf)
qui dit: "Les hommes dans l'illusion ne me voient pas, même
lorsque je suis tout proche." La différence entre illusion
et Eveil est comparable aux quatre
visions différentes du bosquet d'arbres shala.
Le bouddha d'ichinen sanzen est indéniablement
celui qui, dans chacun des Dix
mondes-états, manifeste la nature de bouddha inhérente
à sa vie.
Le démon qui
apparut devant Sessen Doji
était une métamorphose de Taishaku.
La colombe qui implora la protection du roi Shibi
était le dieu Visvakarman
(Bishukatsuma). Le roi Shudama
(Fumyo), emprisonné dans le château
du roi Hanzoku, était le vénérable
Shakyamuni lui-même. Les yeux des hommes ne leur permettent pas
de percevoir leur véritable identité, mais les yeux
du Bouddha y parviennent. Comme le dit un sutra, [même si
nous ne pouvons pas les voir], il existe des repères dans le
ciel pour les oiseaux et dans la mer pour les poissons. Une statue de
bois représentant le Bouddha peut être prise pour une statue
d'or, et une statue d'or pour une statue de bois. L'or d'Aniruddha
lui apparut d'abord sous la forme d'un lièvre puis sous celle
d'un cadavre. Le sable que Mahanama
tenait dans le creux de la main se changea en or. Ces phénomènes
dépassent l'entendement humain. Un simple mortel est un bouddha,
et un bouddha est un simple mortel. C'est exactement le sens d'ichinen
sanzen et celui de la phrase "le temps est sans limite ni
borne depuis que j'ai en fait atteint la boddhéité."
(note)
Il est donc tout à fait possible que vous et votre femme soyez
apparus ici en tant que réincarnation du vénérable
Bouddha Shakyamuni afin de me venir en aide.
La route qui mène d'Ito à
Kawana n'est pas longue, mais il nous est
difficile de parler librement. J'écris cette lettre afin que
vous puissiez la relire plus tard. Ne parlez pas de cela aux autres,
mais réfléchissez-y vous-mêmes. Si quelqu'un soupçonnait
l'existence de cette lettre, cela pourrait vous nuire. Gardez cela au
fond du coeur et n'en parlez jamais.
Avec mon
plus profond respect,.
Namu Myoho Renge Kyo.
Nichiren.
Le vingt-septième jour du sixième mois de la première
année de Kocho [1261].
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