En parcourant votre lettre,
j'ai ressenti le même soulagement que lorsque le soleil se lève
après une longue nuit, ou lorsque l'on rentre chez soi au terme
d'un long voyage.
Le bouddhisme est sanctionné par la victoire ou la défaite,
tandis que la vie sociale est régie par le principe de la récompense
ou de la punition. C'est pourquoi l'on appelle le Bouddha "le guide
suprême du monde", (réf) et le roi "celui qui gouverne en toute liberté.(note) On appelle l'Inde le pays de la lune (note) et notre pays, celui du soleil levant. Parmi les 80000
pays qui forment le continent du Jambudvipa,
l'Inde est l'un des plus grands et le Japon l'un des plus petits. Mais,
pour ce qui est de l'importance suggérée par leur nom,
le Japon vient en premier et l'Inde en second. Le bouddhisme est né
au pays de la lune; il demeurera au pays du soleil. Il est dans l'ordre
naturel que la lune apparaisse à l'ouest (note) et que son lever progresse vers l'est tandis que le soleil se lève
à l'est et se déplace vers l'ouest. C'est une vérité
aussi indiscutable que le fait qu'un aimant attire le métal ou
que la fleur zoge s'épanouit quand le tonnerre gronde. Qui pourrait prétendre
le contraire?
Etudions de quelle manière le bouddhisme fut introduit au Japon.
Il y eut d'abord le règne de sept
générations de divinités du ciel, et celui
de cinq générations de divinités de la terre. Puis
ce fut le règne des empereurs
humains, dont le premier fut l'empereur Jimmu.
Le trentième empereur s'appelait Kimmei
et régna pendant trente-deux ans. A l'ouest du Japon se trouvait
ce qu'on appelait alors la province de Paekche.
Elle était placée sous la suzeraineté de l'empereur
japonais et était gouvernée par un roi du nom de Songmyong.
Quand ce roi envoya son tribut annuel au Japon, le treizième
jour du dixième mois de la treizième année du règne
de l'empereur Kimmei [552], il y joignit
une statue en bronze doré du Bouddha Shakyamuni, plusieurs sutras,
et fit accompagner ces dons par des moines et des nonnes. L'empereur
en fut très heureux et demanda conseil à ses ministres
sur l'opportunité de vénérer le Bouddha venu des
pays de l'Ouest.
L'un de ses ministres les plus haut placés, Iname
no Sukune, de la famille Soga, déclara
: "Tous les pays de l'Ouest vénèrent ce Bouddha.
Pourquoi le Japon seul refuserait-il de le faire?" Mais Okoshi,
un autre ministre de haut rang, du clan Mononobe,
ainsi que Nakatomi no Kamako et d'autres,
donnèrent le conseil inverse: "Traditionnellement, les empereurs
qui règnent sur notre pays ont toujours, au printemps comme en
été, à l'automne comme en hiver, honoré
par des rituels les divinités du ciel et de la terre, les dieux
des champs et de l'agriculture, et de nombreuses autres divinités.
Si nous nous mettons maintenant à vénérer le dieu
venu de l'Ouest, les divinités de notre pays se mettront en colère."
Ne sachant trop que décider, l'empereur finit par décréter,
à titre d'essai, que seul Soga no Sukune
aurait le droit de vénérer le Bouddha, interdisant à
tout autre de le faire. Le ministre Soga
fut très heureux de recevoir cet ordre. Il prit la statue du
Bouddha Shakyamuni et l'enchâssa dans sa résidence d'Ohada,
suscitant ainsi la colère de Mononobe no
Okoshi qui déclara le fait inacceptable.
A la même époque, une terrible épidémie se
déclara au Japon, emportant dans la mort plus de la moitié
des habitants du pays. Puisqu'il semblait que la population tout entière
allait disparaître, Mononobe no Okoshi
saisit l'occasion pour exhorter l'empereur à détruire
la statue du Bouddha. L'empereur ordonna que le bouddhisme, religion
venue de l'étranger, soit immédiatement abandonné.
Mononobe, agissant au nom de l'empereur,
confisqua la statue du Bouddha, la fit fondre sur du charbon de bois
et écraser à coups de marteau. Il fit raser le temple
dans lequel la statue du Bouddha avait été était
enchâssée et fit fouetter les moines et les nonnes bouddhistes.
Alors, sans aucun nuage annonciateur dans le ciel, un ouragan s'éleva
et la pluie se mit à tomber. Le palais impérial brûla
dans un incendie allumé par le feu venu du ciel.
Les trois hommes, l'empereur, Mononobe no Okoshi
et Soga no Sukune, furent frappés
par l'épidémie. Ils connurent des souffrances aussi terribles
que s'ils avaient été amputés ou brûlés
vifs. Finalement, Mononobe no Okoshi mourut,
tandis que Soga no Sukune et l'empereur
parvinrent à survivre. Mais, ensuite, dix-neuf ans s'écoulèrent
sans que quiconque adopte la foi bouddhique.
Le trente et unième empereur, Bidatsu,
était le deuxième fils de Kimmei.
Il régna pendant quatorze ans avec l'aide de deux grands ministres.
L'un d'eux était un fils de Mononobe no
Okoshi, du nom de Yuge no
Moriya, qui avait hérité de la fonction de son père.
L'autre était un fils de Soga no Sukune
qui s'appelait Soga no Umako.
C'est sous le règne de cet empereur [Bidatsu]
que naquit le prince Shotoku,
fils de l'empereur Yomei et neveu de l'empereur
Bidatsu. Un jour du deuxième mois
de l'année, alors qu'il était âgé de deux
ans, il se tourna vers l'est, tendit le majeur et récita Namu
Butsu [dévotion au Bouddha] et l'une des reliques de Shakyamuni
se matérialisa dans la paume de sa main. C'était la première
fois que quiconque au Japon invoquait le nom du Bouddha.
A l'âge de huit ans, le prince Shotoku
déclara: "Ceux qui, à l'époque des Derniers
jours du Dharma, vénéreront l'image du Bouddha Shakyamuni,
le sage des pays de l'Ouest, pourront écarter les calamités,
et accumuleront de la bonne fortune.
Ceux qui la mépriseront provoqueront des désastres,
et leur vie sera écourtée."
[En entendant cela] Mononobe no Moriya
et les autres se mirent en colère et dirent à l'empereur
: "Les membres du clan Soga ont transgressé
le décret impérial interdisant de rendre un culte à
des dieux étrangers." L'épidémie frappa de
plus belle, emportant dans la mort presque toute la population. Mononobe
no Moriya rapporta, une fois encore, le fait à l'empereur.
Après quoi l'empereur promulgua un décret qui disait:
"Soga no Umako a pratiqué le
bouddhisme. Il faut cesser de pratiquer cette religion."
[Exécutant l'ordre impérial] Moriya,
en compagnie de Nakatomi no Katsumi,
attaqua le temple. Ils rasèrent la salle de pratique et la pagode,
brûlèrent et détruisirent les statues du Bouddha
et incendièrent le temple. Ils dépouillèrent de
leur robe les moines et les nonnes et les firent fouetter. Après
cet incident, l'empereur ainsi que Mononobe no
Moriya et Soga no Umako furent touchés
par l'épidémie, éprouvant les mêmes souffrances
que si leur corps était brûlé vif ou coupé
en morceaux. De plus, leur peau se couvrit des pustules de cette maladie
appelée variole. Soga no Umako s'écria,
au désespoir: "Nous devrions vénérer les Trois
Trésors!" Un décret de l'empereur fut promulgué,
permettant à Umako seul de le faire
mais l'interdisant aux autres. Umako s'en
réjouit grandement et fit construire un temple où il put
vénérer les Trois Trésors.
L'empereur Bidatsu mourut le quinzième
jour du huitième mois de l'année où le prince Shotoku
atteignit l'âge de quatorze ans. Yomei
devint le trente-deuxième empereur et son règne dura deux
ans. Il était le fils de l'empereur Kimmei
et le père de Shotoku. Au cours
du quatrième mois de la deuxième année de son règne
[587], il tomba malade, victime d'une épidémie. Après
quoi il exprima le désir de se convertir et de vénérer
les Trois Trésors. Le ministre Soga
veilla à ce que la volonté impériale soit respectée
et fit pour la première fois pénétrer un moine
au palais impérial. Ce moine s'appelait Toyokuni.
Mononobe no Moriya et quelques autres furent
saisis de rage et, furieux, déclarèrent que la pratique
du bouddhisme était une malédiction qui se retournerait
contre l'empereur. Finalement, l'empereur mourut.
Au cours du cinquième mois de la même année, Mononobe
no Moriya et les hommes de son clan se retranchèrent dans
sa résidence de Shibukawa et y rassemblèrent
des troupes nombreuses. Le prince Shotoku
et Soga no Umako marchèrent sur
les positions ennemies et les attaquèrent. Quatre batailles eurent
lieu, au cours des cinquième, sixième et septième
mois. Par trois fois, le camp du prince Shotoku
fut vaincu. Avant la quatrième bataille, le prince Shotoku
fit le voeu d'élever un stupa pour y conserver les reliques du
Bouddha Shakyamuni, et de construire le temple Shitenno-ji.
Soga no Umako fit un voeu lui aussi, celui
de construire un temple pour y enchâsser la statue du Bouddha
Shakyamuni envoyée de Paekche.
Quand la bataille commença, Moriya
cria au prince: "Ce n'est pas moi qui lance cette flèche,
c'est la divinité de mes ancêtres, la grande divinité (note)
enchâssée à Futsu que
nous vénérons depuis des générations."
La flèche vola au loin et atteignit l'armure du prince Shotoku
qui riposta alors, en criant : "Ce n'est pas moi qui lance cette
flèche, ce sont les Quatre Rois
du ciel!" Et il fit décocher une flèche par un
courtisan nommé Tomi no Ichihi.
La flèche vola très loin et toucha la poitrine de Mononobe
no Moriya. Hata no Kawakatsu
(note)
fondit sur lui et le décapita. Cet incident se produisit dans
la période intermédiaire entre la mort de l'empereur Yomei
et avant l'arrivée au pouvoir de l'empereur Sushun.
Après que Sushun fut devenu le trente-troisième
empereur, le prince Shotoku fit construire
le temple Shitenno-ji dans lequel il déposa
les reliques du Bouddha Shakyamuni. Umako
fit construire un temple appelé Gango-ji
dans lequel fut vénérée la statue du Bouddha Shakyamuni
envoyée de Paekche. Il n'y a pas de plus grande tromperie au
monde que la statue du Bouddha Amida
enchâssée de nos jours au temple Zenko-ji
(note) et que l'on fait passer pour l'objet de vénération primordial.
C'est parce qu'ils s'étaient opposés au Bouddha Shakyamuni
que les trois empereurs et le clan des Mononobe
périrent. Le prince Shotoku fit
sculpter et enchâsser une statue du Bouddha Shakyamuni au temple
Gango-ji. C'est l'objet de vénération
maintenant enchâssé au temple Tachibanadera.
Ce fut la première statue du Bouddha Shakyamuni jamais faite
au Japon.
En Chine, dans la septième année de Yung-ping
[64 av. notre ère], le deuxième empereur de la dynastie
des Han postérieurs, Ming,
vit en rêve un personnage doré. Après quoi il envoya
en Inde dix-huit émissaires, parmi lesquels les lettrés
Cai-Yin et Wang-Zun,
pour y rechercher le bouddhisme. Pour cette raison, dans la dixième
année de Yung-ping, deux sages du
centre de l'Inde, Kashyapa Matanga
et Chu Fa-lan furent invités
en Chine et traités avec le plus grand respect. Des milliers
d'adeptes du confucianisme
et du taoïsme, qui avaient jusqu'alors
présidé aux cérémonies impériales
en Chine, les jalousèrent et se plaignirent auprès de
l'empereur. Ce dernier décréta qu'un débat public
aurait lieu le quinzième jour du premier mois de la quatorzième
année de Yung-ping. Les taoïstes
s'empressèrent d'élever un autel en prenant cent divinités
chinoises comme objet de vénération. Et les deux sages
venus d'Inde [Matanga et Chu
Fan-lan] prirent pour objet de vénération les reliques
du Bouddha, une peinture représentant Shakyamuni et cinq sutras.(note) D'après les documents de ce temple, la statue qui y était
enchâssée était celle que le roi Songmyong avait
envoyée à l'empereur Kimmei.
Les documents prétendent que cette statue fut transportée
à Nagano par Honda
Zenko et enchâssée en 642 dans un temple qui devait
devenir le Zenko-ji. Toutefois, d'après
le Nihon Shoki (Chroniques
du Japon), la statue envoyée par le roi était celle
de Shakyamuni. Il est concevable que, avec l'émergence de l'école
Jodo, la statue d'origine ait été remplacée
par une statue du bouddha Amida. Comme
c'était la coutume dans les rituels conduits en présence
de l'empereur, les taoïstes apportèrent les écrits
de leur école, ainsi que les Trois
Recueils, les Cinq Canons, et les écrits des Deux
Sages (note) et des Trois Augustes,
et en déposèrent quelques uns sur des brindilles qu'ils
enflammèrent. Lors de cérémonies semblables, par
le passé, les textes avaient toujours résisté aux
flammes, mais cette fois, ils furent réduits en cendres. D'autres
écrits, placés sur l'eau, cette fois-ci coulèrent
au fond, alors qu'ils avaient autrefois flotté en surface. Les
taoïstes s'efforcèrent d'invoquer les démons, mais
ils n'apparurent pas. Tous ressentirent cela comme une humiliation insupportable
et certains d'entre eux, comme Chu Shan-xin
et Fei Shu-cai, en moururent de
honte. Par contre, quand les deux sages du bouddhisme exposèrent
le Dharma, les reliques du Bouddha s'envolèrent vers le ciel
en émettant une lumière assez brillante pour faire pâlir
même la lumière du soleil. Des rayons lumineux émanèrent
de l'image peinte, du milieu du front du Bouddha Shakyamuni. Plus de
six cents taoïstes, parmi lesquels Lu Huitung,
se convertirent au bouddhisme sur-le-champ et entrèrent dans
l'ordre bouddhique. Dix temples furent construits dans les trente jours
qui suivirent cette confrontation.
Le Bouddha Shakyamuni est d'une totale impartialité en distribuant
les récompenses comme les punitions. Parce qu'ils s'opposèrent
au Bouddha Shakyamuni, les trois empereurs [Kimmei, Bidatsu et Yomei]
et leurs deux sujets [Mononobe no Moriya et Nakatomi no Katsumi]
périrent et tombèrent dans les mauvaises
voies dans leurs vies suivantes.
Il en va de notre époque comme de la leur. Les taoïstes
Chu Shan-xin et Fei Shu-cai,
en Chine, et Moriya, au Japon, en croyant
aux divinités, grandes et petites, de leur pays respectif, s'opposèrent
au Bouddha Shakyamuni. Mais parce que ces divinités elles-mêmes
obéissent au Bouddha, ces croyants allèrent tous à
leur perte. Ce qui se passe de nos jours est identique. L'image du bouddha
introduite au Japon en provenance du royaume de Paekche était
celle du Bouddha Shakyamuni. Pourtant les moines d'autres écoles
mentent maintenant aux Japonais en leur disant que c'était celle
d'Amida. Autrement dit, ils ont substitué
Amida au Bouddha Shakyamuni. Il y a une
différence entre les taoïstes et Moriya
d'une part, et les moines de notre époque de l'autre en ce sens
que, lors de l'introduction du bouddhisme, ils ont préféré
les divinités du Shinto
à Shakyamuni, alors qu'aujourd'hui, à l'époque
de Kamakura, c'est le bouddha Amida
qu'ils préfèrent au Bouddha Shakyamuni. Mais leur attitude
de rejet de Shakyamuni est la même. C'est pourquoi il ne fait
aucun doute que notre pays court à la ruine. C'est un enseignement
qui n'a jamais été révélé à
personne jusqu'à ce jour. Gardez-le secret.
Ceux qui, parmi mes disciples, auraient une foi peu profonde et trahiraient
l'enseignement de Nichiren connaîtraient le même destin
que le clan Soga. Voici pourquoi. C'est
grâce aux efforts du père et du fils, Soga
no Sukune et Soga no Umako,
que le bouddhisme fut introduit et adopté au Japon. Ils avaient
peut-être protégé le bouddhisme en remplissant le
role de Bonten et de Taishaku
du temps où Shakyamuni vivait en ce monde. En éliminant
Mononobe no
Okoshi et son fils
Moriya, les membres du clan Soga
devinrent le seul clan influent du pays. Ils parvinrent aux positions
les plus élevées, gouvernèrent le pays entier et
leur famille connut une grande prospérité. Mais Umako,
par la suite, devint si arrogant qu'il fit assassiner l'empereur Sushun
et tuer de nombreux princes. De plus, son petit-fils, Soga
no Iruka, fit mettre à mort par ses serviteurs vingt-trois
enfants du prince Shotoku. Après
quoi l'impératrice Kogyoku, sur
le conseil de Nakatomi no Kamako,
fit sculpter une statue du Bouddha Shakyamuni et lui adressa des prières
ferventes. Cela eut pour effet que Soga no Iruka,
son père, leurs serviteurs et tous les membres de leur clan périrent
aussitôt.
Vous devriez bien méditer cet exemple. Ceux qui, parmi mes disciples,
auraient une foi faible et ne persévéreraient pas jusqu'au
bout, encourraient une punition de la part du Bouddha. Mais même
alors, il serait inutile d'en faire reproche à Nichiren. Souvenez-vous
du destin réservé à [ceux qui renièrent
leur foi, comme] Shofu-bo, Noto-bo
et les autres (note).
Soyez extrêmement prudent et, pour l'instant, ne vous engagez
à rien par écrit, dans quelque domaine que ce soit. Si
furieux que paraisse un feu, avec le temps, il finit par s'éteindre.
Par contre l'eau peut sembler avancer lentement mais son flot ne tarit
pas facilement. Parce que vous êtes coléreux, votre caractère
est comparable au feu, et les autres profiteront sans doute de cette
faiblesse. Il suffira que votre seigneur vous parle avec douceur pour
que vous soyez aisément amadoué, comme un feu sur lequel
on jette de l'eau. L'acier non forgé fond rapidement dans un
foyer brûlant, comme un morceau de glace fond dans l'eau chaude.
Mais un sabre, même exposé aux flammes, résiste
à la chaleur pendant un certain temps parce qu'il est en acier
forgé. En vous mettant ainsi en garde, je m'efforce de forger
votre foi.
Le bouddhisme s'accorde avec la raison. Le bon sens sera plus fort qu'une
décision arbitraire de votre seigneur. Si chère que vous
soit votre femme, et si désireux que vous soyez de ne jamais
la quitter, lorsque vous mourrez, il faudra bien vous séparer
d'elle. Si attaché que vous soyez à votre domaine, après
votre mort, il deviendra la propriété d'un autre. Depuis
longtemps déjà vous jouissez de ce domaine et de la prospérité.
Soyez prêt à l'abandonner sans le moindre regret.
Comme je vous l'ai déjà écrit, vous courez un grand
danger en ce moment. Soyez mille fois, cent mille fois plus vigilant
qu'auparavant.
Depuis mon plus jeune âge, moi, Nichiren, je n'ai jamais prié
pour les bienfaits de ce monde. Je n'ai eu qu'un seul désir,
celui d'atteindre la boddhéité. Mais, pour vous, je ne
cesse d'adresser des prières au Sutra du Lotus, au Bouddha Shakyamuni et à la divinité
du Soleil parce que je sais qu'en vous se continue la vie du Sutra
du Lotus. Faites bien attention à n'avoir de conflits avec
personne, ne tenez pas de réunions en dehors de votre propre
maison. Aucun des gardiens de nuit
(note) n'est entièrement digne de confiance. Mais leurs maisons ont
été confisquées parce qu'ils avaient foi dans le
Sutra du Lotus et vous devriez, dans la vie de tous les jours,
rester en bons termes avec eux. Ils n'en seront que plus prudents dans
leurs rondes de nuit et vous protégeront d'autant mieux. Même
si les vôtres commettent de légères fautes, faites
comme si vous ne les aviez ni vues ni entendues.
Quand bien même votre seigneur vous demanderait de lui parler
de l'enseignement bouddhique, ne vous réjouissez pas trop vite
et ne vous précipitez pas chez lui. Répondez-lui avec
calme que vous n'êtes pas certain d'avoir la capacité de
le faire et que vous allez consulter certains de mes disciples. Si vous
laissez paraître la joie sur votre visage en vous laissant tromper
par ce grand désir qu'il manifeste d'entendre l'enseignement,
tous vos efforts seront ruinés, aussi inévitablement qu'un
incendie dévore tout ce qui peut brûler ou que la pluie
tombe du ciel.
Si, dans des circonstances défavorables, le besoin s'en faisait
sentir, adressez à votre seigneur la requête (voir le gosho)
que j'ai écrite en votre nom. Parce qu'elle soulève des
points importants, elle aura certainement des effets.
Respectueusement, Nichiren
ARRIERE-PLAN
- Vers 1277, époque à laquelle cette lettre fut écrite,
Shijo Kingo se trouvait dans une situation extrêmement dangereuse
car il avait encouru la disgrâce de son seigneur, Ema Chikatoki.
L'hostilité d'Ema à son égard datait du débat
de Kuwagayatsu qui avait eu lieu, en juin 1277, entre un disciple de
Nichiren Daishonin, Sammi-bo, et un moine du nom de Ryuzo-bo.
Ryuzo-bo avait d'abord vécu au temple Enryaku-ji, sur le mont
Hiei, temple principal de l'école Tendai, mais enavait été
expulsé sur des allégations de cannibalisme. Il avait
cherché refuge à Kamakura, où il avait obtenu la
protection de Ryokan, le supérieur du temple Gokuraku-ji. En
juin 1277, il participa à un débat religieux avec Sammi-bo
à Kuwagayatsu, un quartier de Kamakura. En cette occasion, il
fut vaincu par Sammi-bo devant ses propres disciples. Pour masquer cette
humiliation, de connivence avec Ryokan, il utilisa la présence
de Shijo Kingo, l'un des principaux disciples de Nichiren Daishonin,
pour faire un faux rapport au seigneur Ema, affirmant que Shijo, avec
des hommes armés, avait perturbé le débat en faisant
usage de la force. Des samouraïs du même rang que Shijo Kingo
et jaloux de lui virent aussi dans ces circonstances une occasion de
lui nuire. Ema, furieux, exigea que Shijo Kingo fasse serment par écrit
de renier sa foi dans le Sutra du Lotus. Shijo Kingo informa Nichiren
Daishonin qu'il n'écrirait jamais un tel serment, même
si son domaine lui était confisqué.
Nichiren Daishonin fut ravi de cette résolution de Shijo Kingo
et, le 25 juin, écrivit une requête au seigneur Ema en
son nom. Dans ce texte, Nichiren Daishonin décrivait en détail
le débat qui avait eu lieu entre Sammi-bo et Ryuzo-bo, et démontrait
la fausseté des accusations portées par ce dernier. Il
critiquait sévèrement les actes de Ryokan et de Ryuzo-bo,
et s'efforçait de prouver que la confiance accordée par
Ema à ces deux moines était mal placée. De plus,
il soulignait la loyauté de Shijo Kingo en définissant
un vassal fidèle comme celui qui fait des remontrances à
son seigneur pour lui démontrer ses erreurs. Nichiren Daishonin
envoya cette requête à Shijo Kingo en l'instruisant sur
la meilleure manière de la présenter à son seigneur.
C'est la "requête" dont il est question dans la dernière
partie de cette lettre, qui fut sans doute écrite peu après.
Cette requête fut conservée par Shijo Kingo et, en définitive,
il ne la remit jamais à son seigneur. (Commentaire ACEP)
En anglais : The Supreme Leader of the World ou The Hero of the World
- http://nichiren.info/gosho/bk_SupremeLeaderWorld.htm
http://www.sgilibrary.org/view.php?page=840&m=0&q=