Un voyageur nouvellement
arrivé dit avec tristesse à son hôte : « Depuis
quelques années, il se produit des perturbations inhabituelles
dans les cieux et d'étranges événements sur terre,
la famine et les épidémies sévissent à travers
tout le pays et se répandent partout. Boeufs et chevaux gisent
morts au bord des chemins, les squelettes humains s'entassent sur les
routes.
ACEP
vol. 2, p. 3 - Traité pour la pacification du pays
Gosho Zenshu p. 17 - Rissho Ankoku Ron
Kamakura
(Matsubagayatsu), juillet 1260
ARRIÈRE-PLAN
- Le 28 avril 1253, Nichiren Daishonin fonda une nouvelle pratique bouddhique
en récitant Namu Myoho Renge Kyo pour la première fois
publiquement, et, en août, il se rendit à Kamakura, à
l'époque capitale du Japon, pour commencer la propagation. Les
documents officiels indiquent que dans la période qui suivit,
le nom des ères changea très fréquemment. L'année
1253 se trouvait dans l'ère Kancho. Trois ans plus tard, en 1256,
on entra dans l'ère Kogen, et l'année suivante, dans l'ère
Shoka. Puis, deux ans plus tard, en 1259, ce fut l'ère Shogen,
l'année suivante l'ère Bunno, et un an plus tard, l'ère
Kosho. Rien qu'en l'espace de cinq ans, de 1256 à 1261, le nom
de l'ère ne changea pas moins de cinq fois. De tels changements
n'avaient lieu généralement qu'en deux sortes d'occasions:
l'accession au pouvoir d'un nouvel empereur ou l'apparition fréquente
de désastres ou d'autres événements de mauvais
augure. Les changements, au milieu du XIIIe siècle furent de
cette nature.
Même si les désastres naturels étaient fréquents
dans les dernières années de la période Heian (794-1185),
l'année 1256 et les années qui suivirent furent marquées
par des tremblements de terre, des orages, des épidémies,
des sécheresses, des incendies et des périodes de froid
d'une gravité inhabituelle. Par exemple, le 6 août 1256,
à Kamakura, une pluie torrentielle causa des inondations et des
glissements de terrain, causant de nombreuses morts et dévastant
les cultures. En septembre, une épidémie ôta la
vie au shogun, au régent et à d'autres hauts dignitaires.
L'année suivante, au milieu de la nuit du 18 mai, se produisit
un fort tremblement de terre, suivi d'un autre, plus fort encore, le1er
août. La sécheresse sévit de juin à juillet.
Le plus effrayant de tout fut un tremblement de terre d'une amplitude
sans précédent qui eut lieu vers 8 heures du soir, le
23 août. Il y eut des glissements de terrain, des maisons détruites,
des crevasses béantes dans le sol et des incendies se déclarèrent.
Un grand nombre de gens périrent. Des secousses continuèrent
à ébranler la ville pendant le reste de l'année.
L'année 1259 ne vit pas faiblir les calamités naturelles.
En janvier, un incendie réduisit en cendres le temple Jufuku-ji
et le sanctuaire d'Hachiman à Tsurugaoka. Une pluie diluvienne,
qui anéantit les récoltes en août, fut cause de
disette. Epidémies et famines dévastèrent la ville,
et les rues étaient jonchées de cadavres. Les habitants
perdirent tout espoir et le gouvernement se révéla impuissant.
Dans une vaine tentative pour échapper à la misère,
le peuple se tourna vers les moines des écoles bouddhiques dominantes.
Ce qui se révéla également inutile.
Quand Nichiren Daishonin vit la population affligée d'une telle
souffrance, il se résolut à clarifier la cause de ces
malheurs et la manière de les résoudre à la lumière
du Dharma bouddhique. Il se rendit au temple Jisso-ji, à Iwamoto,
dans la province de Suruga, où il séjourna du début
de l'année 1258 au milieu de l'année 1260. En sa qualité
de temple principal de l'école Tendai pour l'est du Japon, le
Jisso-ji abritait bon nombre de sutra importants dans sa bibliothèque.
Nichiren Daishonin se plongea dans la lecture de tous ces sutra.
Par conséquent, il lui fut possible de trouver précisément
des passages qui clarifiaient la cause fondamentale des calamités
et les raisons de l'inefficacité des prières jusqu'alors
offertes. Il décida d'adresser des remontrances aux responsables
du gouvernement, et dans cet esprit écrivit le Rissho Ankoku
Ron (Traité pour la pacification du pays par l'établissement
du Dharma correct).
Le 16 juillet 1260, Nichiren Daishonin soumit ce document à Hojo
Tokiyori, à l'époque régent retiré qui demeurait
cependant le membre le plus influent de tout le clan Hojo, par l'intermédiaire
du majordome de Tokiyori, Yadoya Mitsunori. Dans ce document, en s'appuyant
sur les sutra Ninno, Yakushi, Daijuku et Konkomyo, il affirma que la
cause fondamentale des Trois Calamités et des Sept Désastres
était le refus de croire en le Dharma correct et la foi en des
enseignements qui s'opposent aux véritables intentions du Bouddha.
Autrement dit, les philosophies erronées poussent les hommes
à agir d'une manière qui va à l'encontre de la
loi fondamentale ou de l'harmonie de l'univers, créant ainsi
la souffrance. En particulier, Nichiren Daishonin considérait
le Nembutsu de Honen, enseignement tourné vers l'autre monde,
comme l'un des principaux facteurs de l'apathie du peuple et de l'affaiblissement
du pays. Il déclara que la croyance en le Dharma correct était
la base pour établir la paix dans un pays. En s'appuyant sur
sa compréhension des sutra, il avertit que si les responsables
du gouvernement ne s'éveillaient pas à ce principe, deux
grands désastres se produiraient, à savoir, la guerre
civile et l'invasion étrangère, plongeant le peuple dans
une grande misère. Tel est le message essentiel du Rissho Ankoku
Ron.
Les conflits civils et les invasions étrangères sont deux
formes de guerre. L'intention profonde de Nichiren Daishonin n'était
pas seulement de protéger son propre pays d'une invasion étrangère,
mais de détruire les racines mêmes de la misère
qu'entraînent toutes les formes de la guerre, qu'elle soit civile
ou internationale. Autrement dit, il voyait la paix du pays comme la
condition première sans laquelle il ne pouvait y avoir de bonheur
individuel. C'est très clairement le sens de la conclusion du
Rissho Ankoku Ron.
Rédigé en chinois classique, dans la langue des lettrés,
ce document reste aujourd'hui encore l'un des ouvrages les plus représentatifs
et les plus connus de Nichiren Daishonin. Ceux qui lui sont hostiles
le citent pour insinuer qu'il était un dangereux fanatique; d'autres
y voient au contraire le courage avec lequel il exprima ses convictions
en s'efforçant de sauver les hommes de la souffrance.
Hojo Tokiyori ne répondit rien, mais ce traité ne resta
pas sans réponse. Le Rissho Ankoku Ron exaspéra ceux qui,
dans le gouvernement et les cercles religieux, en prirent connaissance.
Poussé par ses maîtres, un groupe de croyants du Nembutsu
se rendit à l'ermitage de Nichiren Daishonin à Matsubagayatsu
le soir du 27 août, dans l'intention de le réduire définitivement
au silence. Nichiren Daishonin parvint à sauver sa vie, mais
entra dès lors dans une période de sa vie où il
fut constamment confronté au danger et aux persécutions.
Ce traité prend la forme d'un dialogue entre un hôte et
un voyageur qui s'arrête chez lui. L'hôte symbolise naturellement
Nichiren Daishonin, tandis que le visiteur représente la personne
qu'il veut convaincre, Hojo Tokiyori. [...] Pour quelles raisons, dans
le Rissho Ankoku Ron, Nichiren Daishonin attaque-t-il l'enseignement
Jodo (ou de la Terre pure), l'accusant en particulier d'être la
cause fondamentale de tous les malheurs? L'école de la Terre
pure fut fondée au Japon par Honen (1133-1212) qui préconisa
une pratique exclusive consistant à réciter le nom du
bouddha Amida afin de renaître dans la Terre pure après
la mort. A l'époque où vécut Nichiren Daishonin
l'enseignement de la Terre pure s'était répandu rapidement
dans tout le pays.
Deux raisons majeures expliquent cette popularité. L'une était
l'évidente décadence des écoles bouddhiques établies.
Par exemple, même si l'école Tendai tenait une place centrale
dans le monde religieux, elle avait incorporé dans ses enseignements
les doctrines de l'école ésotérique Shingon et
déviait de l'enseignement du Sutra du Lotus sur lequel elle était
originellement fondée. Le patriarche de cette école en
était venu à exercer une grande influence politique, et
les rivalités pour occuper cette position étaient de plus
en plus grandes. Pis encore, les grands temples tels que Enryaku-ji,
Kofuku-ji et Todai ji entretenaient des groupes de moines armés
afin de protéger leur territoire. Ces armées des temples
tentaient souvent de régler les conflits par la force. Les gens
souffraient de cette dégradation des écoles établies
et étaient spirituellement prêts pour une nouvelle religion.
L'autre raison était le pessimisme général engendré
par une croyance traditionnelle, la conviction que, à l'époque
des Derniers Jours du Dharma, le bouddhisme perdrait sa capacité
à sauver les hommes et que le mal prévaudrait. Cette impression
désolante devint de plus en plus fréquente. Selon les
savants de l'époque, l'année 1052 marquait le commencement
des Derniers Jours du Dharma, et une série de désastres
et de conflits semblèrent concrétiser le caractère
catastrophique attribué à cette époque. Devant
cette succession de malheurs, les gens avaient le sentiment que leurs
efforts étaient inutiles et, désespérant du bonheur
en cette vie, n'aspiraient plus qu'à l'atteindre dans la vie
suivante. Il se trouva même des adeptes de l'enseignement de la
Terre pure qui allèrent jusqu'au suicide, par dégoût
pour la vie et par désir de renaître sur la Terre pure.
Nichiren Daishonin critiqua sévèrement cet enseignement
de la Terre pure, lui reprochant de saper toute velléité
de réagir chez les hommes et de les distraire de la réalité
de cette vie-ci par des promesses non vérifiables de béatitude
après la mort.
Parce qu'il définit de manière précise le lien
entre les croyances religieuses des hommes et la possibilité
de réaliser une société en paix, le Rissho Ankoku
Ron occupe une place particulière dans les écrits de Nichiren
Daishonin. Il est intéressant de noter que ce document fut adressé
à Hojo Tokiyori, en ce temps l'homme le plus puissant du pays.
Nichiren Daishonin vivait à une époque marquée
par un gouvernement autoritaire, et les rênes du pouvoir étaient
tenues par un seul homme. En 1260, bien qu'ayant officiellement quitté
la position de régent, Hojo Tokiyori était la personne
qui exerçait le plus grand pouvoir. Nichiren Daishonin sentit
probablement, et avec raison, qu'ouvrir les yeux de cette personne en
particulier pourrait contribuer à réformer l'ensemble
de la société.
Un autre point important de ce texte est l'affirmation que les Trois
Calamités et les Sept Désastres sont provoqués
par des aspects négatifs de la vie humaine elle-même. Le
changement intérieur des individus peut par conséquent
conduire à la résolution des problèmes de l'environnement
de la société. Cela découle du principe bouddhique
de l'inséparabilité de la vie et de son environnement.
Fondé sur ce principe, le Rissho Ankoku Ron explique que la réforme
individuelle amènera une transformation de l'environnement, et
que cette réforme individuelle est rendue possible par la pratique
du bouddhisme orthodoxe. (Commentaire ACEP)